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Préparer l’Asie à Trump

CANBERRA – Que le président américain élu Donald Trump se comporte mieux une fois au pouvoir que sur les routes de la campagne ou non, l'autorité mondiale de l'Amérique a déjà pris un sérieux coup, particulièrement auprès de ses alliés et partenaires en Asie.

Faire preuve de soft power – baser son leadership sur l’exemple démocratique et moral – ne sera pas facile pour Trump, étant donné le mépris qu'il a montré pour la vérité, l'argumentation rationnelle, la décence humaine fondamentale, ainsi que les différences de races, de religions et de genre, sans parler du fait qu'il n’a en réalité pas été élu par une majorité d'électeurs. En ce qui concerne le « hard power » – faire le nécessaire pour contrer de sérieux défis à la paix et à la sécurité, la population et les dirigeants mondiaux auront peu de confiance dans le bon jugement de Trump, étant donné que presque toutes ses déclarations de campagne étaient soit follement contradictoires soit carrément alarmantes.

 1972 Hoover Dam

Trump and the End of the West?

As the US president-elect fills his administration, the direction of American policy is coming into focus. Project Syndicate contributors interpret what’s on the horizon.

Le maintien de la sécurité, de la stabilité et de la prospérité en Asie exige un environnement coopératif, dans lequel les pays assurent leurs intérêts nationaux grâce à des partenariats – et non des rivalités – et commercent librement entre eux. Le seul motif de confiance sur ce front après la victoire de Trump est la possibilité qu'il ne fasse rien de ce qu'il a dit, comme par exemple engager une guerre commerciale avec la Chine, se détourner des engagements d’alliance, ou encourager le Japon et la Corée du Sud à se doter de l’arme nucléaire.

Puisqu’il n’a que peu de connaissances sérieuses des affaires internationales, pour ne pas dire aucune, Trump se base sur ses instincts qui vont dans tous les sens. Il combine la rhétorique isolationniste de « l'Amérique d'abord » avec des déclarations musclées sur le thème « rendre sa grandeur à l’Amérique ». Adopter des positions incroyablement extrêmes qui peuvent être facilement abandonnées par la suite peut être une bonne stratégie pour négocier des transactions immobilières; mais ce n’est sûrement pas une base solide pour conduire la politique étrangère.

Les instincts dangereux de Trump pourraient être contrôlés s'il parvient à assembler une équipe expérimentée et sophistiquée de conseillers en politique étrangère. Mais cela reste à voir, et la Constitution américaine lui accorde un pouvoir personnel extraordinaire en tant que commandant en chef de l’armée, s'il choisit de l'exercer.

Le leadership américain en Asie est une épée à double tranchant. Les affirmations bruyantes de primauté continue sont contre-productives. La demande légitime de la Chine de pouvoir participer à la fixation des règles, et de ne pas seulement devoir les respecter, doit être reconnue. Mais, quand la Chine va trop loin, comme elle l’a fait avec ses affirmations territoriales en mer de Chine méridionale, elle doit être réprimée. Sur ce front, un rôle discret mais ferme des États-Unis reste nécessaire et bienvenu.

Peu de temps après que l'ancien président Bill Clinton ait quitté la présidence, je l'ai entendu dire en privé (mais jamais publiquement) que les Etats-Unis pourraient choisir d'utiliser leur « grande et incomparable puissance économique et militaire pour essayer de continuer à commander sur le bloc mondial à perpétuité ». Un meilleur choix, cependant, serait « d'essayer de créer un monde dans lequel nous mènerons une vie confortable, sans devoir continuer à commander le bloc mondial ». Ce genre de langage semble être un anathème pour toute personne occupant de hautes fonctions aux États-Unis, du moins publiquement. Or, c’est bel et bien ce que l'Asie voudrait entendre.

Pour l'Australie et d'autres alliés et partenaires des États-Unis dans la région, cette élection présidentielle met en évidence le fait que nous ne pouvons plus – en supposant que nous ayons pu dans le passé – considérer comme certaine l’existence d’un leadership américain cohérent et intelligent. Nous devons faire plus pour nous-mêmes, collaborer davantage entre nous, et moins compter sur les États-Unis.

Trump aura probablement plus de sympathie instinctive pour l'Australie que pour beaucoup d'autres alliés des États-Unis. Nous sommes considérés comme de bons payeurs de nos cotisations à l'alliance, notamment en ayant combattu aux côtés des États-Unis dans chacune de ses guerres étrangères – pour le meilleur ou pour le pire – au cours du siècle dernier. Et, en tant que cohabitants de la sphère anglophone, nous sommes dans la zone de confort culturelle de Trump. Cependant, l'Australie sera tout sauf dans une position confortable si les dynamiques régionales plus larges déraillent.

Nous devrions avoir appris maintenant que les États-Unis, sous des administrations bénéficiant de beaucoup plus de crédibilité prima facie que Trump, est parfaitement capable de faire des erreurs terribles, comme les guerres du Vietnam et d’Irak. Nous devons maintenant nous attendre à des bévues américaines aussi importantes, ou pires, que dans le passé. Nous devrons réfléchir à la meilleure façon de réagir à ces événements, en fonction de nos propres intérêts nationaux.

Cela ne signifie pas que l'Australie devrait se détourner de son alliance avec les Etats-Unis. Mais nous devrons être plus sceptiques quant aux politiques et actions américaines que dans les dernières décennies. L'Australie devrait devenir beaucoup plus volontairement indépendante, et attribuer une plus grande priorité à la construction de liens commerciaux et de sécurité plus étroits avec le Japon, la Corée du Sud, l'Inde et en particulier l'Indonésie, notre immense voisin proche.

Personne ne devrait céder du terrain si la Chine va trop loin, et l'Australie devrait, plus que jamais, travailler en étroite collaboration avec ses voisins asiatiques pour veiller à ce que cela ne se produise pas. Mais il faut aussi reconnaître la légitimité des nouvelles aspirations de grande puissance de la Chine, et dialoguer avec elle sans logique de confrontation. Nous bénéficierons tous d'un cadre commun de sécurité régionale fondé sur le respect mutuel et la réciprocité, surtout face à des menaces régionales telles que les provocations nucléaires de la Corée du Nord.

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Nous ne pouvons qu'espérer que Trump dissipera nos pires craintes lorsqu’il arrivera à la Maison Blanche. Mais en attendant, les décideurs australiens et d'autres pays de la région devraient adhérer à un mantra simple: plus d'autonomie, plus d'Asie, moins d’Etats-Unis.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont