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Quelles élites pour les démocraties modernes ?

Dans toute société organisée, il existe des responsables. Sont responsables par définition ceux qui ont la charge d’agir dans le cadre des fonctions sociales qui leur sont attribuées. Dans tous les pays, il existe de tels dirigeants ou personnalités marquantes à qui l’on doit des décisions politiques ou économiques, des progrès dans la connaissance ou des innovations dans la réflexion et des évolutions de l’opinion. Il peut s’agir d’hommes politiques, de chefs d’entreprise, d’universitaires, de porte-parole de groupes sociaux ou de classes, parfois de journalistes ou de religieux. Ces catégories sont regroupées sous l’appellation «élites», comme pour signifier une «communauté» liée à leur prééminence sur le reste des citoyens.

Les élites introuvables

Mais ces élites ont aujourd’hui une position moins assurée qu’auparavant ; elles sont d’autant plus contestées que cette dénomination n’obéit à aucun critère considéré unanimement comme légitime. Les hommes politiques paraissent souvent incapables d’atteindre l’efficacité et parfois sont suspectés de corruption. Les dirigeants d’entreprise sont de plus en plus accusés de chercher à obtenir plus une rentabilité financière à courte vue et personnelle que de créer les conditions de la prospérité commune. La position des chefs syndicaux est quelquefois dénoncée comme limitée à une défense corporatiste qui les éloigne de la prise en compte d’intérêts sociaux plus larges. Les intellectuels se dévoient parfois en cherchant la notoriété et le succès commercial plus que la qualité de leur recherche. Ceux qui se plaisent à user de la parole dans la sphère publique sont ainsi les plus connus, sans être nécessairement les meilleurs. Les journalistes sont accusés de complaisance envers les différents pouvoirs et d’échanger leur maintien d’une capacité de parole contre une retenue dans leur critique. En somme, les élites paraissent s’autojustifier plus par leurs privilèges que par leurs actes.

Alors que le devoir qui leur était assigné était jadis assez précis, il ne se définit plus aujourd’hui en des termes simples. Les demandes adressées aux élites par le corps social sont multiples et contradictoires ; la propension à critiquer va de pair avec la tentation de s’en remettre à elles. Les démocraties n’ont pas trouvé les instruments incontestables qui permettent de les juger, à la fois comme si elles avaient besoin d’élites et comme si leur existence y était naturellement scandaleuse. Elles hésitent devant l’application du libéralisme politique, qui conduit à ne tenir pour définitivement acquise aucune position sociale, et finissent par céder devant le conservatisme. Mais attendre de la société qu’elle produise de nouveaux modes de contrôle et de sanction est illusoire : l’histoire montre que les grandes évolutions ont été le fait d’une partie des couches en position dominante. Celles-ci aujourd’hui ont simultanément peur du changement de règles du jeu et, devant la montée des protestations, tout à perdre si elles étaient maintenues.