1

L’ombre du croissant

NEW YORK – Tandis que le Pakistan s’atrophie dans sa crise existentielle, une question essentielle sur la nature du pays s’impose : les citoyens sont-ils des Pakistanais musulmans ou des musulmans pakistanais ? Qu’est-ce qui vient en premier : la foi ou le drapeau ?

Peu de Pakistanais répondent facilement à cette question. La plupart de la soi-disant « élite cultivée » du pays n’a aucun problème, semble-t-il, à s’identifier d’abord comme musulmane, puis comme Pakistanaise. D’aucuns pensent que la religion est ce qu’ils ont de plus cher et qu’ils y resteront loyaux toute leur vie. D’autres, qui disent pourtant n’avoir cure de la religion, admettent que le Pakistan signifie finalement si peu à leurs yeux, que leur loyauté envers la religion passe avant leur loyauté envers le pays.

Erdogan

Whither Turkey?

Sinan Ülgen engages the views of Carl Bildt, Dani Rodrik, Marietje Schaake, and others on the future of one of the world’s most strategically important countries in the aftermath of July’s failed coup.

Cette volonté de faire passer l’état après Dieu, même parmi les personnes les plus éduquées, est au cœur de la crise que traverse le Pakistan. Comment ce pays peut-il prospérer si la majeure partie de ces citoyens voue allégeance à l’état seulement en second ? Comment peut-il progresser si, comme l’écrivain M. J. Akbar l’a remarqué « l’idée du Pakistan est moins forte que l’idée du Pakistanais. »

Mais qu’est-ce que le Pakistan ?

Durant l’euphorie des années 1940, Mohammed Ali Jinnah a rallié un peuple sous une seule identité nationale. Malgré son statut d’anglophone et ses mœurs victoriennes, il a forgé une patrie à part pour les musulmans d’Inde. Aujourd’hui, un avocat érudit et occidentalisé tel que Jinnah ne pourrait cependant pas devenir l’élu du peuple pakistanais sans être un Wadhera ou un Jagirdar .

En fait, le vrai Jinnah n’a désormais plus aucun rapport avec le pays qui le révère pourtant en tant que « Qaid-i-Azam » ou fondateur de la nation. D’ailleurs, peu de Pakistanais ont le temps ou l’envie de penser à ses idéaux. Le concept de Jinnah pour le Pakistan – nation musulmane de l’Asie du sud – est désormais supplanté par le dogme de l’universalisme islamique.

L’identité pakistanaise moderne est amplement façonnée par la négation de l’identité indiano-hindoue et l’adoption de la charte mondiale panislamique. Tout avancement économique est considéré comme une occidentalisation, ou pire une indianisation. En toutes circonstances, les Pakistanais semblent être près à s’unir comme frères de l’Islam plutôt que comme des enfants du même pays.

En outre, au Pakistan, la peur du dénigrement et de l’échec a engendré une branche islamique de plus en plus paranoïaque qui cherche à contrôler de manière draconienne – l’éducation, les droits de la femme, la danse, l’absence de barbe et le sexe – et fermer la société à toute forme de modernité. Cet islam paranoïaque, représenté par des mouvements coriaces tels que le Tablighi Jamaat, se répand à toute vitesse au Pakistan.

Ce pays est aujourd’hui à un carrefour, une heure de vérité qui le met mal à l’aise. Pour survivre, les citoyens doivent réagir de concert, sans quoi risquent-ils de voir le pays purgé de toute tendance modérée par un éclat de voix religieuses non libérales.

La crise actuelle exige que chaque Pakistanais doté de pensée s’interroge sérieusement à son sujet : à quoi correspond le Pakistan ? Sommes-nous des Pakistanais également musulmans, chrétiens ou hindous ? Sommes-nous des membres de la o umma islamique mondiale qui ne font que vivre à Karachi ou Lahore ?

Le véritable défi – la solution ultime – est de faire réfléchir le peuple et de discuter du sujet. Un débat populaire avec, pour et par le peuple doit s'instaurer. Citer le Coran ou chercher « l’islam véritable » ne résoudra rien.

Le fait est qu’ en fin de compte , malgré une forte loyauté régionale, des différences religieuses et culturelles, la majorité peut se reconnaître tout simplement comme « pakistanaise », même si elle peut ressentir de radicales différences sur la signification du mot. Le concept véritable du Pakistan, en définitive, doit être la multiplicité.

Nous avons désormais fini par nous nous percevoir comme des êtres composites ; souvent contradictoires et ne pouvant coexister dans un même pays. Le livre de Babur (ou Babarnama ) illustre par exemple les contradictions inhérentes à la personnalité du fondateur de l’empire moghol. Lorsqu’il décrit sa conquête de Chanderi en 1528, Babur donne de sordides détails sur la boucherie qu’était le massacre des « infidèles ». Puis, quelques phrases plus loin, il évoque tout à loisir les lacs de Chanderi, les ruisseaux et l’eau douce. Qui était donc Babur : un tyran assoiffé de sang ? un poète humaniste ? les deux ? Car les deux ne se contredisent pas nécessairement.

Support Project Syndicate’s mission

Project Syndicate needs your help to provide readers everywhere equal access to the ideas and debates shaping their lives.

Learn more

Le Pakistan doit élargir son identité au maximum pour lui donner la capacité d'abriter ses Penjâbis, ses Sindhis, ses Pachtounes, ses Baloutches et leurs religions – sunnite, chiite, hindoue, chrétienne, parsie, qadianie – jusqu’à ce que l’on puisse tous les appeler « Pakistanais » sans distinction aucune. Voilà le but ultime – et la première étape – pour mettre fin à ce long conflit interminable pour sauver le Pakistan.

C’est une idée nationale pour laquelle le combat en vaut la peine – et les intellectuels pakistanais, l’élite et la jeunesse doivent se battre sur le front. Il semblerait que l’ombre du croissant ne cesse de peser sur l’ensemble du Pakistan. Ses tragédies et défaites sont le résultat de ce qui se passe au nom de Dieu et non au nom de Jinnah. Pour sauver le Pakistan, ses habitants doivent rénover l’esprit suranné de leur père fondateur tout en se demandant ce que leur pays signifie vraiment pour eux.