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Pourquoi nous avons besoin de l’islam politique

MADRID – Le président américain Donald Trump a mis en veilleuse le décret censé placer les Frères musulmans parmi les organisations terroristes. Il ferait bien de s’en tenir là. Il est essentiel, pour combattre le djihadisme global, que les gouvernements du monde arabe soient ouverts à la représentation sans exclusive de sociétés musulmanes très majoritairement pratiquantes. 

Certes, les Frères musulmans n’ont pas toujours incarné les valeurs démocratiques. En Égypte, par exemple, le gouvernement du président Morsi a considéré que la démocratie, puisqu’il était majoritaire, lui donnait tout pouvoir – ce qui lui a valu d’être renversé à peine plus d’un an plus tard.

Mais on ne résoudra pas ces insuffisances en ostracisant des options politico-religieuses légitimes, car on ne fait alors que renforcer les arguments des djihadistes, pour lesquels la violence est le seul moyen d’obtenir des réformes. C’est pourtant ce qui s’est passé lorsqu’Abdel Fattah Al-Sissi, le successeur de Morsi après le coup d’État, s’est engagé, avec les Frères musulmans, dans une confrontation à somme nulle.

Lorsqu’on a donné aux partis islamistes suffisamment d’espace pour mener une action politique, ils ont montré qu’ils étaient capables d’en tirer profit, et de défendre notamment la cause de la participation au jeu politique, comme choix préférable à la violence. De fait, des partis islamistes, dont les Frères musulmans, mènent dans plusieurs pays des activités politiques légales, qui les conduisent souvent à modérer leur point de vue. 

À la différence de la religion, la politique n’est pas le domaine des vérités éternelles, mais bien des compromis rationnels. Pour gouverner efficacement, il faut construire des alliances et des coalitions, y compris avec les partis laïcs et libéraux. C’est pourquoi l’action politique incite naturellement les partis à la modération, un phénomène qui s’est maintes fois produit dans le monde arabe.

Lorsque le parti de la Justice et du Développement (PJD) est entré dans le jeu politique marocain, en 1997, l’« islamisation » était au cœur de son programme électoral. De même en Tunisie, le parti Ennahda (Renaissance) portait, au départ, l’héritage de la révolution iranienne et se réclamait, à l’égard des valeurs occidentales, des critiques formulées par des islamistes radicaux comme Sayyid Qutb qui contribua, dans les années cinquante, à forger la doctrine des Frères.

Mais le PJD comme Ennahda – qui parvinrent au pouvoir dans leur pays respectifs en 2011 – ont au cours des années évolué vers la modération, voire la laïcisation. Ils ont tempéré certains de leurs préceptes radicaux pour les adapter aux principes de base de la démocratie, comme le pluralisme culturel et la liberté d’expression.

En 2003, pour répondre à l’attentat terroriste de Casablanca, le PJD a instauré une séparation très nette entre le parti politique et le mouvement religieux dont il émane, désavouant sans réserve la violence. À la différence d’un groupe djihadiste, qui n’aurait été que trop heureux de revendiquer l’attaque, le PJD a voulu faire savoir qu’il ne pouvait inspirer ni cautionner de telles actions. En 2015, Ennahda a aussi coupé le cordon entre le mouvement qui défend les valeurs religieuses et le parti qui adhère à la logique laïque du jeu politique.

Les critiques qui affirment que ces partis ne se livrent là qu’à des manœuvres tactiques n’ont pas entièrement tort. Mais ces changements, pour être tactiques, ne peuvent pas moins conduire à des évolutions stratégiques et idéologiques. De fait, dès lors que leur activité s’est séparée des contraintes du dogme religieux, les branches politiques des deux partis ont pris leurs distances avec leurs racines fondamentalistes. 

L’engagement dans le jeu politique a eu aussi un effet modérateur sur les Frères musulmans égyptiens. Lorsque Morsi était président, il a respecté l’accord de paix entre l’Égypte et Israël, et il a même joué un rôle essentiel dans la négociation d’un cessez-le-feu lors du conflit qui a opposé, en 2012, Israël au Hamas. Ces décisions ont montré qu’il était résolu à maintenir l’Égypte dans son rôle de force de stabilit�� régionale, ce qui impliquait qu’il refuse la politique étrangère radicale que lui aurait dicté son idéologie.

Les islamistes algériens ont pris une route légèrement différente, modérant leurs options politiques après leur défaite dans la meurtrière guerre civile des années quatre-vingt-dix. Si le souvenir de cette guerre civile s’estompe aujourd’hui, l’exemple des conflits en Syrie et en Libye – ainsi que l’engagement politique des partis islamistes algériens, comme le Mouvement de la société pour la paix – suffit à écarter du djihadisme la plupart des jeunes Algériens.

Mais si la participation au jeu politique peut encourager la modération, l’exclusion de celui-ci peut renforcer le radicalisme. Prenons le cas du Hamas, qui n’est pas un mouvement djihadiste global, mais plutôt une organisation nationaliste islamiste, dont la poigne de fer sur Gaza ne tolère pas l’opposition.

On peut considérer que la communauté internationale, en refusant de reconnaître la victoire du Hamas lorsqu’il est arrivé au pouvoir, à la faveur des élections de 2016, fut une entrave aux capacités potentielles du mouvement à la modération. Car à la différence des groupes djihadistes globaux, comme l’État islamique et Al-Qaida, le Hamas a souvent penché, quoique obliquement, pour une attitude plus conciliante envers Israël.

Même s’il ne s’agit pas d’une reconnaissance politique, le Hamas aurait décidé de publier une nouvelle charte débarrassée de l’antisémitisme rampant qu’on trouve dans la charte actuellement en vigueur. Il y a aussi des raisons de croire que le Hamas accepterait une solution à deux États et pourrait déclarer son indépendance vis-à-vis des Frères musulmans, afin de faciliter sa réconciliation avec l’Égypte et avec d’autres pays arabes de premier plan.

S’il s’avère que le Hamas évolue vers un plus grand pragmatisme politique, on doit l’encourager. Israël devrait notamment considérer Gaza comme un État indépendant et favoriser sa stabilité, c’est-à-dire mettre fin à son blocus – qui n’a servi qu’à nourrir l’extrémisme et la guerre – et garantir aux Gazaouis le contrôle de leur port pour le commerce et la circulation des personnes.

Il est essentiel, si l’on veut vaincre le djihadisme global, de créer de l’espace, dans la sphère publique, pour des expressions modérées de l’islam. Les sociétés arabes ne pourront aborder à un avenir plus sûr et plus prospère que lorsque la guerre contre le djihadisme se sera déplacée du champ de bataille à l’arène politique.

Traduction François Boisivon