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Les bienfaits en demi-teinte de la sélection génétique

L’avancée du savoir est souvent un bienfait en demi-teinte. Ces soixante dernières années, la physique nucléaire a bien illustré cette réalité. Pour les soixante prochaines années, l’exemple de la génétique pourrait bien prendre la relève.

De nos jours, des compagnies audacieuses proposent de donner des informations sur nos gènes, en prétendant que cela nous permettra de vivre mieux et plus longtemps. Par exemple, il est désormais possible de faire des bilans de santé en vue de détecter les signes précoces de maladies les plus susceptibles d’être contractées – il est en outre possible de modifier son alimentation pour réduire les risques. Si nos chances d’avoir une longue vie en perspective sont faibles, nous pouvons investir davantage dans une assurance vie, ou même prendre une retraite anticipée pour avoir le temps de faire ce dont nous avons toujours eu envie.

Aleppo

A World Besieged

From Aleppo and North Korea to the European Commission and the Federal Reserve, the global order’s fracture points continue to deepen. Nina Khrushcheva, Stephen Roach, Nasser Saidi, and others assess the most important risks.

Les défenseurs du droit au respect de la vie privée sont parvenus à interdire aux compagnies d’assurance d’exiger les résultats d’examens génétiques avant de délivrer des assurances vie. Mais si des particuliers peuvent passer des examens auxquels les compagnies d’assurance n’ont pas accès, et si ceux qui obtiennent des informations génétiques défavorables souscrivent par la suite une assurance vie supplémentaire sans en faire part à l’assureur, les autres titulaires de polices sont alors lésés. Les primes devront donc être augmentées afin de couvrir les pertes, et ceux qui ont un bon pronostic génétique renonceront à prendre une assurance vie pour éviter de subventionner les escrocs, ce qui maintiendra en définitive les primes à des montants élevés.

Le moment n’est pas encore venu de nous alarmer. Le Bureau de la comptabilité du gouvernement des États-Unis a adressé des échantillons génétiques identiques à certaines des sociétés qui procèdent aux tests et ont obtenu tout un panel de conseils, pour la plupart inutiles. Néanmoins, au vu des progrès de la science, il importe de trouver une solution au problème des assurances.

Le fait de sélectionner nos enfants sur critères soulève des questions éthiques bien plus profondes – ce n’est pas une nouveauté. Dans les pays développés, le dépistage chez les femmes enceintes d’un certain âge, associé à la possibilité d’avorter, a réduit de manière significative les occurrences de maladies comme le syndrome de Down. Dans plusieurs régions d’Inde et de Chine où les couples sont fort désireux d’avoir un fils, l’avortement sélectif, qui s’avère être la forme ultime de sexisme, a été pratiqué à si grande échelle que la génération actuelle d’hommes en âge de se marier doit faire face à une pénurie de femmes.

Mais la sélection génétique des enfants n’implique pas nécessairement l’avortement. Depuis quelques années, certains couples risquant de transmettre une maladie génétique à leurs enfants ont eu recours à la fécondation in vitro. Ils produisent plusieurs embryons qui subissent des manipulations isolant le gène responsable, pour ensuite être réimplantés dans l’utérus. Les couples utilisent désormais cette méthode pour éviter de transmettre des gènes susceptibles de provoquer certaines formes de cancer.

Etant donné que nous sommes tous porteurs de gènes nuisibles, il n’existe pas de séparation claire entre le fait de procéder à une sélection génétique en vue de protéger un enfant qui présente des risques plus élevés que la moyenne de contracter telle ou telle maladie, et le fait de choisir pour faire en sorte qu’un enfant ait une santé exceptionnelle. La sélection génétique glissera donc inéluctablement vers l’amélioration génétique.

Pour la plupart des parents, rien n’est plus important que d’offrir à son enfant le meilleur départ possible dans la vie. Ils achètent des jouets coûteux pour optimiser son potentiel d’apprentissage et dépensent des sommes considérables dans les écoles privées et les cours particuliers, dans l’espoir que l’enfant excellera dans les tests d’accès aux universités les plus prestigieuses. Il est probable que nous n’aurons pas à attendre longtemps avant de pouvoir identifier les gènes qui augmentent les chances de réussite de cette quête universitaire.

Bon nombre de gens taxeront cette tendance de résurgence de « l’eugénisme », conception fort populaire au début du vingtième siècle selon laquelle il convient d’améliorer les caractéristiques héréditaires grâce à une intervention active. Ce qui est le cas, d’une certaine manière, car entre les mains de régimes autoritaires, la sélection génétique ressemblerait aux débuts malveillants de l’eugénisme, avec son lot de justifications odieuses concernant des politiques officielles pseudo scientifiques, notamment en matière d’« hygiène raciale ».

Pourtant, dans les sociétés libérales fondées sur l’économie de marché, l’eugénisme n’a pas été imposé de manière coercitive par l’État, pour le bien de la communauté. Au lieu de cela, il résulte du choix des parents et des rouages de l’offre et de la demande. Si la sélection génétique signifie que les gens seront en meilleure santé, plus intelligents et plus à même de résoudre les problèmes, alors elle peut être une bonne chose. Mais même si les parents font ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants, leurs choix peuvent être tout aussi dangereux qu’avantageux.

Dans le cas de la sélection du sexe, on peut imaginer que les couples qui choisissent en dépit de tout le reste ce qui est préférable pour leur descendance peuvent obtenir des résultats bien pires que s’ils avaient laissé faire la nature. Les mêmes effets peuvent se produire avec d’autres formes de sélection génétique. Par exemple, si l’on tient compte du fait que les personnes plus grandes que la moyenne ont généralement des revenus plus élevés, et que la taille fait clairement partie des facteurs génétiques, il n’est pas fantaisiste d’imaginer que des couples choisissent d’influer sur la taille de leur progéniture. Une « course aux armements » génétiques pourrait découler de cette tendance à vouloir des enfants de plus en plus grands, qui entraînerait des coûts énormes liés à la consommation supplémentaire nécessaire pour subvenir aux besoins d’êtres humains de grande taille.

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La conséquence la plus alarmante de ce type de sélection génétique est que seuls les plus aisés pourront se l’offrir. Le fossé entre les riches et les pauvres, qui nuit déjà à nos conceptions de justice sociale, deviendra un gouffre que la simple égalité des chances ne sera pas en mesure de combler. Nous ne pouvons accepter cet avenir.

Et pourtant, il sera difficile d’échapper à un tel résultat, car il faudrait soit interdire complètement la sélection en vue de l’amélioration génétique, soit la rendre accessible à tous. La première possibilité appelle une coercition que seul un accord international sur le renoncement aux avantages des modifications génétiques pourrait apporter, étant donné que les pays n’accepteront pas d’être moins compétitifs. La seconde possibilité, l’accès universel, exige un niveau sans précédent d’aide sociale aux personnes défavorisées, ainsi que la prise de décisions extrêmement difficile au sujet de ce qu’il convient ou non de subventionner.