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La bataille du temple

BANGKOK – Les escarmouches meurtrières à la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge, qui ont fait plus d’une vingtaine de morts, de nombreux blessés et contraint des dizaines de milliers de personnes à fuir la zone des combats, sont principalement attribuables aux politiques intérieures des deux pays. Ces affrontements, qui trouvent leur origine dans une ancienne animosité et l’héritage de l’époque coloniale, constituent aujourd’hui une menace pour toute la région. Le conflit est devenu tellement virulent qu’un accord, même à court terme, nécessitera l’intervention d’une tierce partie. L’établissement d’une paix durable dépendra avant tout de l’issue, dans les mois qui viennent, de la crise politique qui secoue la Thaïlande – et de la non interférence du Cambodge dans ce processus.

Le litige porte sur une zone de 4,6 kilomètres carrés en contrebas d’un temple hindou millénaire connu sous le nom de Preah Vihear pour les Khmers et de Phra Viharn pour les Thaïs. Le Cambodge affirme que cette zone relève de sa souveraineté territoriale depuis l’arrêt de la Cour internationale de justice de 1962. La Cour décida par 9 voix contre 3 que la carte du Cambodge dressée par les topographes français entre 1904 et 1907 plaçait clairement le temple du côté cambodgien et que la Thaïlande (le Siam jusqu’en 1939) n’avait jusqu’alors élevé aucune objection. Lors des auditions, le Cambodge a demandé à la CIJ de statuer également sur les terrains jouxtant Preah Vihear, mais les juges se sont prononcés uniquement sur la question du temple, comme l’avait initialement demandé le Cambodge.

La carte dressée par les Français se retrouva au centre du conflit parce qu’elle ne suivait pas les démarcations géographiques naturelles. La Thaïlande rejeta le relevé topographique, arguant du fait qu’il contrevenait à la convention signée entre la France et le Siam en 1904, qui précisait que la frontière entre le Siam et le Cambodge s’établissait le long de la ligne du partage des eaux entre les deux pays. De plus, cette carte fut réalisée à peine une décennie après que le Siam ait dû céder une partie de son territoire – une grande partie de l’ouest du Cambodge actuel – à la France, qui occupait alors l’Indochine. C’est à cette époque que le Siam, dans une position vulnérable, fut contraint de signer avec les puissances coloniales européennes plusieurs traités qui lui étaient défavorables pour pouvoir préserver son indépendance.

Jusqu’à récemment, les revendications croisées sur cette parcelle de 4,6 kilomètres carrés n’étaient pas une question épineuse. Les échanges commerciaux florissants entre villageois et marchands des deux côtés de la frontière se faisaient sans interférence des autorités. Les tensions bilatérales ne devinrent plus aigues qu’après le coup d’État militaire de 2006 qui renversa le Premier ministre élu démocratiquement, Thaksin Shinawatra, accusé de corruption et de déloyauté envers la monarchie.