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Le roi Ludd est encore mort

CAMBRIDGE – Depuis l’aube de l’ère industrielle, on a toujours craint que l’évolution technologique n’entraine un chômage de masse. Une situation inenvisageable selon les économistes néoclassiques, qui prévoyaient que les individus finiraient par retrouver un emploi, même au prix d’une longue période d’ajustement douloureux. Cette prévision s’est globalement avérée exacte.

Deux cents ans d’innovation époustouflante depuis l’aube de l’ère industrielle ont permis une amélioration des niveaux de vie pour les gens ordinaires dans une grande partie du monde, sans que la courbe du chômage ne s’envole. Oui, il y a eu de nombreux problèmes, notamment l’émergence de profondes inégalités et des guerres de plus en plus terribles. Mais en moyenne cependant, les hommes vivent plus longtemps, de manière plus saine, et travaillent un nombre d’heures nettement inférieur dans une majeure partie du monde.

Aleppo

A World Besieged

From Aleppo and North Korea to the European Commission and the Federal Reserve, the global order’s fracture points continue to deepen. Nina Khrushcheva, Stephen Roach, Nasser Saidi, and others assess the most important risks.

Mais on ne peut nier l’accélération que connait l’évolution technologique, qui crée potentiellement des écarts plus profonds et plus importants. Dans un célèbre article de 1983, le grand économiste Wassily Leontief s’inquiétait de ce que le rythme si rapide de l’évolution technologique moderne ne rende de nombreux travailleurs, incapables de s’ajuster, tout simplement obsolètes, comme ce fut le cas pour les chevaux après l’apparition de l’automobile. Des milliers de travailleurs sont-ils donc, tels les chevaux, destinés à l’abattoir ?

Avec l’augmentation des salaires asiatiques, les industriels sont déjà à la recherche de moyens visant à remplacer les employés par des robots, y compris en Chine. Avec l’arrivée de téléphones portables bon marché, l’accès à l’internet a explosé et les achats en ligne vont faire disparaître un grand nombre d’emplois dans le secteur de la vente au détail. De rapides calculs suggèrent que l’évolution technologique pourrait facilement entrainer la perte de 5 à 10 millions d’emplois chaque année à l’échelle mondiale. Heureusement jusqu’à présent, les économies de marché se sont avérées étonnamment flexibles pour absorber l’impact de ces changements.

Un exemple un peu particulier, mais malgré tout instructif, provient du monde des échecs professionnels. Dans les années 70 et 80, nombreux étaient ceux qui pensaient que les joueurs deviendraient obsolètes si et lorsque les ordinateurs parviendraient à jouer mieux que les hommes ; jusqu’en 1977, lorsque l’ordinateur IBM Deep Blue a fait échec au champion mondial Gary Kasparov lors d’un match court. Les sponsors potentiels ont bien vite rechigné à payer des millions de dollars pour financer des tournois entre humains. L’ordinateur, disaient-ils, n’est-il pas le champion mondial ?

Aujourd’hui, les meilleurs joueurs continuent toujours de bien gagner leur vie, même si moins bien qu’à l’époque. Tandis qu’en termes réels (ajustés à l’inflation), les joueurs de seconde catégorie gagnent bien moins d’argent dans les tournois et les matchs d’exhibition que dans les années 70.

Néanmoins, une drôle de chose est arrivée : un bien plus grand nombre de personnes gagnent leur vie en tant que joueurs professionnels. En partie grâce aux programmes informatiques et aux matchs en ligne, il y a eu un réel sursaut dans l’intérêt que les jeunes dans de nombreux pays portent aux échecs.

De nombreux parents considèrent que les échecs sont une alternative intéressante aux abrutissants jeux vidéo. Quelques pays comme l’Arménie et la Moldavie ont d’ailleurs officiellement intégré les échecs dans leurs programmes scolaires. Et des milliers de joueurs gagnent aujourd’hui des revenus étonnamment corrects en enseignant les échecs aux enfants, alors qu’avant Deep Blue, seules quelques centaines de joueurs parvenaient effectivement à gagner leur vie en tant que professionnels.

Dans de nombreuses villes américaines par exemple, de bons professeurs d’échecs peuvent gagner jusqu’à 100-150 dollars de l’heure. Les joueurs sans emplois d’hier peuvent aujourd’hui avoir des revenus à six chiffres s’ils sont disposés à beaucoup travailler. En fait, voilà un très bon exemple dans lequel la technologie a peut-être effectivement contribué  à niveler les revenus. Les joueurs moyens qui sont de bons professeurs gagent souvent autant que les meilleurs joueurs en tournois – ou même plus.

Bien sûr, les facteurs intervenant dans le calcul des revenus des échecs sont très complexes, et j’ai considérablement simplifié la situation. Mais fondamentalement, les marchés ont leur manière propre de transformer les emplois et les opportunités de façon imprévisible.

L’évolution technologique n’est pas toujours entièrement positive et les transitions peuvent être douloureuses. Un ouvrier de l’industrie automobile à Détroit peut parfaitement être en mesure d’entreprendre une formation professionnelle pour se reconvertir dans le secteur hospitalier. Mais après des années d’activité dans un secteur donné, il pourrait hésiter à opérer cette transition.

Je connais un grand maitre qui il y a vingt ans était très fier de son succès et des revenus remportés dans les tournois. Il s’était juré de ne jamais enseigner aux enfants « comment bouge un cheval » (référence au cavalier). C’est pourtant exactement ce qu’il fait, et il gagne mieux que jamais en enseignant « comment bouge le cheval » qu’en tant que joueur professionnel. C’est tout de même mieux que d’être envoyé à l’abattoir.

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Bien sûr, cette fois-ci, l’évolution technologique pourrait être différente, et il faut éviter d’extrapoler l’expérience des deux derniers siècles sur les deux suivants. D’une part, l’humanité sera confrontée à des questions économiques et morales au gré de l’accélération de l’évolution technologique. Mais même avec cette accélération, rien ne permet de penser qu’il y aura une explosion du chômage dans les prochaines décennies.

Bien sûr, il est assez probable que l’on assiste à une certaine hausse du chômage résultant des évolutions technologiques accélérées, surtout en Europe, où une pléthore de rigidités empêche un ajustement fluide. Pour l’instant cependant, le chômage élevé des dernières années devrait principalement être attribué à la crise financière, et devrait à terme retrouver ses niveaux moyens historiques. Les humains ne sont pas des petits chevaux.