23

La grande stagnation des revenus

BERKELEY – De nos jours, le débat sur les inégalités a souvent tendance à s’axer sur l’accumulation disproportionnée de revenus et de richesses par une infime partie des ménages aux États-Unis et dans d’autres économies développées. Une tendance moins évoquée – mais tout aussi problématique – réside dans la stagnation voire le déclin du revenu des ménages dans leur majorité.

Dans la majeure partie de l’après-guerre, et jusqu’aux années 2000, PIB solide et croissance des emplois au sein des économies développées ont été synonymes d’une augmentation de revenus pour la quasi-totalité des ménages, que ce soit avant ou après impôts et transferts. Résultat, les générations successives ont grandi avec l’espoir de vivre une existence plus prospère que la précédente. Or, d’après de récentes recherches menées par McKinsey Global Institute, il n’est désormais plus certain que cette espérance puisse être satisfaite.

Erdogan

Whither Turkey?

Sinan Ülgen engages the views of Carl Bildt, Dani Rodrik, Marietje Schaake, and others on the future of one of the world’s most strategically important countries in the aftermath of July’s failed coup.

Ces dix dernières années, la croissance des revenus a subi un net coup d’arrêt pour la plupart des ménages des pays développés, les plus durement frappés ayant été les ménages monoparentaux ou les ménages composés de jeunes travailleurs parmi les moins instruits. Le revenu réel composé des salaires et du capital des ménages situés au même niveau de la pyramide de répartition des revenus était inférieur en 2014 à celui de 2005, pour environ deux tiers des ménages au sein de 25 économies développées – c’est-à-dire pour plus de 500 millions d’individus. Par opposition, entre 1993 et 2005, moins des 2 % des ménages de ces pays ont vu leurs revenus stagner ou diminuer.

L’augmentation des aides publiques et la baisse des taux d’imposition ont réduit l’effet de stagnation ou de diminution des revenus marchands sur les revenus disponibles. Pour autant, 20 à 25 % des ménages ont connu une stagnation ou une baisse de leur revenu disponible entre 2005 et 2014, contre à peine 2 % au cours des 12 années précédentes.

L’une des principales causes de cette inversion n’est autre que la récession profonde et la lente reprise observées à la suite de la crise économique de 2008 au sein des économies développées. Entre 1993 et 2005, la croissance du PIB a en moyenne contribué à hauteur d’environ 18 points de pourcentage à la croissance du revenu annuel médian des ménages aux États-Unis et en Europe. Ce chiffre a chuté jusqu’à n’atteindre que quatre points de pourcentage entre 2005 et 2014.

Mais la baisse de croissance observée après la crise est loin de constituer le seul problème (si tel était le cas, la dernière décennie pourrait n’être qu’une anomalie). Des facteurs à plus long terme, tels que la faiblesse de l’investissement, la décélération de la croissance de la main-d’œuvre, ou encore le net ralentissement de la croissance de la productivité, sont venus réduire la croissance des revenus du ménage médian au sein de la plupart des pays développés, par rapport à la période 1993-2005.

Les changements démographiques – parmi lesquels l’évolution de la structure de la famille, la faiblesse des taux de fécondité, ou encore le vieillissement de la population – sont venus réduire à la fois la taille globale des ménages et le nombre de personnes en âge de travailler et en capacité de faire vivre chaque ménage. De même, les évolutions survenues sur le marché du travail – liées aux changements technologiques, à la mondialisation des emplois faiblement ou moyennement qualifiés, ainsi qu’à la prévalence croissante des emplois temporaires et à temps partiel – ont fait diminuer la part des salaires dans le revenu national, et ont rendu de plus en plus inégale la répartition de ce revenu parmi les ménages. Aucune de ces tendances ne devrait s’inverser dans un avenir proche. Au contraire, il faut s’attendre à ce qu’elles s’accentuent.

Les recherches de McKinsey confirment le rôle de ces facteurs à long terme dans la mise à mal du revenu de la plupart des ménages. Elles démontrent que le revenu marchand réel de la majorité des ménages a stagné ou diminué sur la période 2005-2014, alors même que la croissance globale est restée positive.

Aux États-Unis notamment, la capacité du travail à conserver sa part dans le revenu national, ainsi que la capacité des ménages à revenus inférieurs ou moyens à conserver leur proportion dans le pool des salaires, se sont considérablement érodés. Résultat, la croissance réelle du revenu disponible médian a ralenti de neuf points de pourcentage entre 1993 et 2005, et à nouveau de sept points de pourcentage entre 2005 et 2014.

La Suède, où les ménages médians ont perçu une plus large part des gains issus de la croissance de la production au cours de la période 2005-2014, est parvenue à contrer cette tendance négative. En réponse au ralentissement de la croissance ces dix dernières années, le gouvernement suédois a travaillé auprès des patrons et des syndicats afin de réduire les heures de travail, et de préserver des emplois. Grâce à cette intervention, les revenus marchands n’ont stagné ou diminué que pour 20 % des ménages. Par ailleurs, de généreuses aides publiques nettes ont été synonymes de revenus disponibles plus conséquents pour la quasi-totalité des ménages.

Bien entendu, les États-Unis sont eux aussi intervenus après la crise, en appliquant en 2009 un ensemble de mesures de relance budgétaire qui, en parallèles d’autres transferts, ont permis de faire augmenter la croissance du revenu disponible médian à hauteur de l’équivalent de cinq points de pourcentage. La baisse de quatre points qui affectait le revenu marchand médian est ainsi devenue un gain d’un point de pourcentage du côté du revenu disponible médian. Ceci n’a toutefois rien changé au fait qu’entre 2005 et la fin de l’année 2013, le revenu marchand a diminué pour 81 % des ménages américains.

De même, de récentes recherches menées par Emmanuel Saez, de Berkeley, démontrent que le revenu marchand réel des 99 % d’Américains constituant le bas de la pyramide a augmenté en 2014 et en 2015, à une vitesse non observée depuis 1999. Néanmoins, fin 2015, le revenu marchand réel de cette catégorie n’avait recouvré qu’environ deux tiers des pertes subies lors de la récession de 2007-2009. Autrement dit, l’intervention du gouvernement américain s’est révélée beaucoup moins efficace que celle de son équivalent suédois dans l’exercice visant à permettre aux travailleurs de retrouver leurs niveaux de revenus passés.

Les conséquences de tels échecs sont considérables. En effet, la stagnation ou le déclin des revenus réels freinent non seulement la demande de consommation et la croissance du PIB, mais attisent également le mécontentement social et politique, à mesure que les citoyens perdent confiance dans les structures économiques existantes. 

Plusieurs études menées par MGI en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis révèlent que ceux des individus dont les revenus n’augmentent pas, et qui n’entrevoient aucune amélioration, ont tendance à voir d’un plus mauvaise œil les échanges commerciaux et l’immigration que ceux qui connaissent et entrevoient une amélioration. C’est ce qu’illustrent clairement le vote britannique sur le Brexit, ou encore l’opposition bipartisane observée aux États-Unis face aux accords commerciaux.

Support Project Syndicate’s mission

Project Syndicate needs your help to provide readers everywhere equal access to the ideas and debates shaping their lives.

Learn more

Le récent débat autour des inégalités de revenus en Amérique et dans d’autre pays développés est resté axé sur la rapide explosion des revenus d’une poignée de privilégiés. Or, la stagnation voire la baisse des revenus du plus grand nombre vient conférer une toute autre dimension au débat – exigeant au passage différents types de solutions visant une croissance des salaires pour une majorité d’individus dans le cadre de la répartition des revenus. À l’heure où la plupart des ménages demeurent confrontés à la stagnation voire la diminution de leurs revenus – et où les jeunes générations semblent condamnées à une plus grande précarité que les précédentes – il est urgent que ces solutions émergent.

Traduit de l’anglais par Martin Morel