Strike in South Africa MARCO LONGARI/AFP/Getty Images

Un New Deal pour l’Afrique du Sud

CAPE TOWN – Un mois s’est écoulé depuis que Cyril Ramaphosa, après avoir pris la direction du Congrès national africain (ANC), a remplacé Jacob Zuma à la présidence de l’Afrique du Sud. Ancien protégé de Nelson Mandela, Ramaphosa redonne espoir au pays par sa compétence et ses engagements en faveur de la transparence. C’est la seule raison pour laquelle les Sud-Africains peuvent se montrer optimistes.

Exclusive insights. Every week. For less than $1.

Learn More

Mais si l’Afrique du Sud emprunte une voie qui n’est plus guère fréquentée – rejetant le populisme et l’autoritarisme –, le pays n’en est pas moins face à des choix cruciaux. Le départ de Zuma n’a rien fait pour mettre fin aux déséquilibres qui minent l’économie. Pour que l’Afrique du Sud puisse réellement tourner la page, les inégalités doivent être réduites ; les citoyens de ce pays doivent croire en la possibilité d’un avenir meilleur.

En Afrique du Sud, la pauvreté, les inégalités et l’appartenance ethnique se recoupent, aux dépens d’une majorité des 57 millions d’habitants que compte le pays. Avec un revenu par habitant de 13 000 dollars l’année dernière (mesuré à parité de pouvoir d’achat), l’Afrique du Sud est un pays à revenu intermédiaire, comparable au Brésil, au Mexique, ou à la Thaïlande. Mais ce chiffre global masque un niveau d’inégalités particulièrement creusé.

Ainsi, en 2010, les 10 % des Sud-Africains les plus riches s’attribuaient-ils 53 % des dépenses totales de consommation. Une situation comparable avec celle du Brésil de l’an 2000, où 47 % de la dépense totale des ménages étaient effectués par les 10 % des Brésiliens les plus riches. À cette époque, cette disparité faisait du Brésil l’un des pays à revenu intermédiaire les plus inégalitaires du monde. Les inégalités se sont depuis légèrement réduites au Brésil – tout comme au Mexique et en Thaïlande –, mais rien de tel n’est arrivé en Afrique du Sud.

En l’absence d’une classe moyenne suffisamment développée, la plupart des Sud-Africains durant le mandat de Zuma étaient soit pauvres soit riches. En 2010, les 40 % les plus pauvres du pays ne participaient qu’à 6,9 % des dépenses totales. En 2016, 17 millions de personnes avaient besoin de l’aide publique pour joindre les deux bouts. Et si les Sud-Africains gagnent en moyenne quatre fois ce que gagnent les Kenyans, dans un pays à bas revenu, cela n’est encore qu’un cinquième du revenu d’un Américain moyen.

Les inégalités ont eu un effet corrosif sur les institutions publiques et privées d’Afrique du Sud, avec des conséquences négatives sur la façon dont la richesse était créée. Immédiatement après la fin de l’apartheid, la suppression des pratiques discriminatoires à l’emploi a ouvert de nouvelles voies vers la prospérité pour de nombreux Sud-Africains noirs. Certains dirigeants de l’ANC ont entamé des carrières dans l’entreprise, tandis que d’autres Sud-Africains bénéficiaient des lois destinées à encourager l’autonomisation économique des noirs.

Mais durant l’ère Zuma, la concentration des richesses s’est soldée par le népotisme et par le favoritisme à l’embauche, s’est traduite par des nominations politiques fondées sur le clientélisme (étant donné les salaires élevés octroyés aux fonctionnaires) et a entraîné différentes formes de corruption. Une aristocratie très fermée du travail est apparue, étendant ses réseaux de soutien jusque dans le secteur public. L’aptitude des pouvoirs publics à remplir leurs fonctions s’est affaiblie. Ainsi, tandis que le tiers supérieur de la population continuait à réussir, le sentiment d’ouverture et d’espoir ressenti par la majorité des Sud-Africains à l’aube de la démocratie post-apartheid, s’étiolait.

Bien sûr, les États se confrontent aux inégalités depuis que se crée de la richesse. En 1973, Albert Hirschman, économiste du développement, comparaît ceux qui luttaient contre les inégalités en Amérique latine à des conducteurs pris dans les encombrements. Lorsqu’une file de voitures commence à avancer, affirmait Hirschman, les gens de l’autre file « se sentent rassurés », car ils pensent qu’eux aussi avanceront bientôt. De la même façon, les pauvres, dans une économie qui connaît la croissance, tolèrent un temps les inégalités, car ils espèrent que « dans l’avenir, les disparités seront à nouveau comblées ». Tant que les gens sont certains que le trafic finira par se dégager – qu’un avenir meilleur les attend –, ils peuvent supporter d’être temporairement immobilisés. Mais si le trafic ne reprend jamais, « des ennuis surviendront forcément, et peut-être même un désastre ».

La promesse d’« une vie meilleure pour tous », faite par l’ANC après la fin de l’apartheid était l’équivalent économique du dégagement du trafic après l’embouteillage. Mais les Sud-Africains ont depuis perdu leur foi dans la promesse répétée que de nouvelles chances économiques surviendraient. L’administration corrompue de Zuma et les erreurs économiques n’ont fait que renforcer les désillusions de la population.

Dans ces conditions, Ramaphosa n’a qu’un seul moyen de redonner espoir à la majorité des Sud-Africains, c’est de reconquérir le récit économique. L’Afrique du Sud a besoin pour le XXIe siècle d’un « New Deal », ouvert à tous. Pour redonner vie à la mobilité sociale, l’Afrique du Sud a encore besoin d’un peu de dynamisme économique, soutenu par un solide système de protection sociale.

La mise en œuvre de ce programme ne sera pas chose facile. Mais les institutions sud-africaines sont à la hauteur de la tâche et capables de surmonter la résistance des élites établies. Comme l’a récemment fait remarquer Patrick Gaspard, ancien ambassadeur des États-Unis en Afrique du Sud, le pays dispose d’institutions solides qui, judicieusement gouvernées, peuvent garantir l’indépendance des pouvoirs, triompher de la corruption et réaliser les réformes nécessaires. Avec une société civile forte, des médias libres, une opposition politique robuste et un système judiciaire indépendant, l’Afrique du Sud est capable de se redresser.

Les problèmes dont hérite Ramaphosa – le creusement des inégalités, l’augmentation des écarts salariaux et la croissance du chômage – existent aussi ailleurs, même s’ils sont particulièrement aigus chez lui. Mais le nouveau dirigeant de l’Afrique du Sud dispose d’un atout : le pays a hâte de changement. Si la stagnation économique se poursuit, et si le défi d’ouvrir l’économie à une majorité de Sud-Africains n’est pas relevé, le désastre politique prédit par Hirschman pourrait survenir. Mais si Ramaphosa parvient à créer un nouveau récit dans lequel tous les Sud-Africains se reconnaîtront, la voie pourrait se dégager, avant que les électeurs n’en cherchent une autre, plus risquée.

Traduction François Boisivon

http://prosyn.org/uazmXq5/fr;