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Solidarité et pluralisme

VIENNE – La solidarité est une composante essentielle à toute société démocratique, sans laquelle elle s’écroulerait. Aucune société ne fonctionne si un certain seuil de méfiance est dépassé ou si des membres ont le sentiment d’être abandonnés par les autres.

Beaucoup voient l’expansion actuelle de la perception individualiste comme l’une des plus grandes menaces à la solidarité. Or, ce phénomène est étroitement lié à la perte graduelle d’une notion d’identité commune.

Aleppo

A World Besieged

From Aleppo and North Korea to the European Commission and the Federal Reserve, the global order’s fracture points continue to deepen. Nina Khrushcheva, Stephen Roach, Nasser Saidi, and others assess the most important risks.

Aucun hasard donc que les états-providence les plus réussis d’Europe émanent d’une Scandinavie homogène sur le plan ethnique. Dans ces pays, les habitants avaient l’impression de comprendre leurs voisins et leurs concitoyens et de tous avoir quelque chose de très proche en commun.

La difficulté aujourd’hui est de conserver cette notion de forte solidarité au sein de populations de plus en plus diversifiées. Ce qui peut se faire de deux façons. La première est de retourner aux anciens modes de solidarité. L’identité française est par exemple construite autour de sa marque de fabrique connue sous le nom de laïcité. Mais les efforts de la France pour renforcer la solidarité en insistant sur la laïcité et en érigeant un barrage contre l’immigration musulmane sont à la fois inefficaces et contre-productifs, car ils empêchent beaucoup de personnes d’avoir le sentiment d’appartenir à la nation alors qu’elles vivent déjà en France.

La seconde manière de préserver la solidarité est de redéfinir l’identité. Aujourd’hui, toutes les sociétés démocratiques sont mises au défi de redéfinir leur identité en prenant en compte de nouveaux facteurs externes et internes. Penchons-nous sur le cas de l’influence des mouvements féministes à travers l’Occident. Les acteurs de ces mouvements faisaient partie intégrante de leur pays mais n’avaient pas accès à un statut complet de citoyen. Ils l’ont exigé et, en l’obtenant, ont redéfini l’ordre politique.

L’épreuve actuelle est de pouvoir apaiser la crainte que nos traditions sont compromises ; de tendre la main vers les étrangers arrivant chez nous et de trouver une manière de recréer l’éthique politique autour du noyau des droits de l’homme, de l’égalité, de la démocratie et de l’absence de toute discrimination. Si nous y parvenons, nous pourrons susciter le sentiment de tous appartenir au même endroit, même si nos raisons de croire sont différentes.

Mais la concrétisation de cette vision est sérieusement entravée par la montée de l’individualisme – l’intérêt de plus en plus accordé à ses propres ambitions et à la prospérité économique. En effet, l’absence totale de solidarité – si horriblement évidente dans le débat sur les soins de santé aux Etats-Unis – sape la base de toute société démocratique moderne.

La notion de solidarité ne peut être entretenue dans une société que si ses divers groupes spirituels renouvellent leur manière de s’y impliquer : si les chrétiens la considèrent essentielle à leur chrétienté, si les musulmans la considèrent essentielle à leur islam et si les divers types de philosophies laïques la considèrent essentielle à leur réflexion.

La religion fournit de solides fondements à la solidarité et la marginaliser serait une grossière erreur, tout comme marginaliser les philosophies athéistes serait une erreur. Les sociétés démocratiques, et leur formidable diversité, se meuvent grâce à divers moteurs d’engagement envers une éthique commune. Elles ne peuvent pas s’offrir le luxe de couper l’un de ces moteurs et d’espérer pouvoir entretenir une communauté politique.

D’un point de vue historique, l’éthique politique des sociétés confessionnelles ne reposait que sur un seul et unique fondement. En Europe, plusieurs sociétés laïquesont essayé de s’inventer autour des ruines des fondations chrétiennes, mais ont à nouveau commis une erreur, différente, en insistant de manière jacobine sur la religion civique des Lumières.

Il se trouve que nous ne pouvons plus avoir de religion civique – reposant ni sur Dieu, ni sur la laïcité et les droits de l’homme ni même sur aucune vision en particulier. Nous vivons aujourd’hui en territoire inconnu. Nous sommes confrontés à un défi unique dans l’histoire de l’humanité : la création d’une éthique politique puissante basée sur une solidarité reposant sur la présence et l’acceptation de visions plurielles.

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Cette création ne peut réussir que si nous engageons un dialogue actif entre tout un chacun pour en dégager une sorte de respect mutuel envers les différentes visions. La montée de l’islamophobie en Europe et aux Etats-Unis, s’accompagnant de tentatives de réduire son histoire variée et complexe à quelques slogans démagogiques, est un exemple de stupidité et d’ignorance extrêmes – à défaut de mieux le décrire – qui fait sombrer les sociétés démocratiques actuelles.

Cela est vrai de tout type de vision dédaigneuse de l’altérité. Nos sociétés actuelles ne se maintiendront que si l’on peut y discuter avec franchise et ouverture, et, ce faisant, en recréant une certaine notion de solidarité émanant de nos racines si diverses.