Employees of the state-owned English-language RT television network  YURI KOCHETKOV/AFP/Getty Images

La raison d’être de la puissance intrusive

WASHINGTON, DC – Ces dernières années, la Chine et la Russie ont lourdement investi dans des domaines généralement associés au soft power, un concept inventé par le politologue Joseph S. Nye et compris comme la capacité à influencer d’autres acteurs par l’attraction et la persuasion. Que ce soit directement ou par le biais d’intermédiaires complaisants, ces deux pays ont dépensé des milliards de dollars pour accroître leur influence dans le monde, au moyen de médias, d’activités culturelles, de groupes de réflexion, des milieux universitaires et d’autres sphères d’influence.

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En dépit de ces investissements considérables, les observateurs – dont Nye lui-même – restent perplexes et se demandent pourquoi ces régimes autoritaires continuent à souffrir d’un sérieux déficit de soft power (traduit en français par puissance douce ou pouvoir de convaincre), alors même qu’ils se sont davantage affirmés sur la scène internationale.

La Chine et la Russie tendent à avoir des scores plutôt faibles dans les sondages d’opinion mondiaux et dans les indices sur le soft power des États, renforçant l’idée que l’attraction et la persuasion ne sont pas compatibles avec l’autoritarisme. Au plan international, les autocrates sont loin de « gagner les cœurs et les esprits ». Il n’en reste pas moins que la Chine, la Russie et d’autres régimes ambitieux et dotés de gros moyens exercent une plus grande influence au-delà de leurs frontières qu’à tout autre moment de l’histoire récente et pas grâce à ce que Nye a appelé le hard power : la puissance militaire ou la coercition économique.

La Russie a bien entendu eu recours à la force militaire, à plusieurs reprises, au cours de la dernière décennie – en Géorgie, en Ukraine et en Syrie, entre autres. Mais les avions de chasse et les tanks russes ne sont pas le vecteur de l’influence grandissante de Moscou dans le monde. De même, la Chine fait étalage de sa force militaire en mer de Chine méridionale et dans les zones contestées de sa frontière avec l’Inde. Mais, comme la Russie, la Chine a activement déployé d’autres formes d’influence au cours de la dernière décennie.

Les théoriciens sont donc confrontés à une situation épineuse : ces régimes ne comptent pas principalement sur le pouvoir de contraindre, échouent à projeter un pouvoir de convaincre, mais parviennent néanmoins à exercer une réelle influence à l’étranger. Compte tenu de la résurgence de l’autoritarisme dans le monde, le moment est opportun pour réfléchir à ce paradoxe apparent.

Un récent article du Financial Times a noté que « dans les efforts qu’elle déploie pour construire une puissance douce au-delà de ses frontières, la Chine aurait tout intérêt à procéder avec plus de circonspection et à adopter une approche plus réciproque et moins autoritaire ». Nye fait une observation similaire dans une récente tribune en disant que « La Chine pourrait générer davantage de soft power si elle assouplissait le contrôle strict exercé par le parti unique sur la société civile ». Le même constat vaut pour la Russie et tous les pays dont les gouvernements donnent la priorité au contrôle exercé par l’État, aux dépens de l’ouverture au monde, d’une indépendance culturelle et de la société civile – autant d’ingrédients essentiels de la puissance douce.

Mais il ne faut pas s’attendre à ce que ces exhortations rencontrent un écho auprès des autorités russes et chinoises. Toute libéralisation politique substantielle irait à l’encontre de leurs besoins et objectifs, à savoir préserver coûte que coûte le contrôle du pouvoir.

Le piège analytique est de présumer que les gouvernements autoritaires, qui proscrivent le pluralisme politique et la liberté d’expression de façon à conserver le pouvoir au plan intérieur, seraient enclins à agir différemment au plan international. Ces régimes ont astucieusement adoptés une partie des formes, mais non le fond, de la puissance douce. Ce qu’ils visent peut être mieux compris sous le terme de sharp power (qui pourrait se traduire par la puissance intrusive ou le pouvoir de manipuler) dont les principales caractéristiques sont une censure tournée vers l’extérieur, la manipulation et la diversion, au lieu de l’attraction et de la persuasion.

Si la « guerre de l’information » entre dans le répertoire des régimes autoritaires, elle ne suffit pas en elle-même à décrire le sharp power. Une grande partie des activités menées par les régimes autoritaires – que ce soit par la Chine en Amérique latine ou la Russie en Europe centrale – échappent à cette définition, comme mes collègues et moi-même l’avons détaillé dans le rapport Sharp Power : Rising Authoritarian Influence (Puissance intrusive : l’influence grandissante des régimes autoritaires) publié en décembre 2017.

Avec le recul, nous pouvons comprendre le malentendu qui s’est installé à la fin de la Guerre froide, lorsque l’hypothèse retenue fut celle de la libéralisation et de la démocratisation des régimes autoritaires. Il y a près de trente ans, à l’époque où les États-Unis ont émergé de la Guerre froide comme une puissance hégémonique et où le terme soft power a été inventé, les analystes politiques n’ont pas suffisamment tenu compte des régimes comme ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir en Chine et en Russie.

Comme ma collègue Jessica Ludwig et moi-même l’avons écrit dans l’article publié en novembre dernier dans Foreign Affairs, « la suffisance des démocraties concernant l’évolution d’une puissance intrusive pernicieuse repose sur leur dépendance au paradigme de la puissance douce ». Les analystes qui perçoivent le comportement des régimes autoritaires comme étant des efforts pour développer la puissance douce de leur pays sont dans l’erreur et risquent de perpétuer un faux sentiment de sécurité.

Un bon diagnostic est nécessaire pour définir une réponse adéquate. Les gouvernements autoritaires ne suivent pas les mêmes règles que les démocraties. La répression systématique est la marque de fabrique des régimes autocratiques et la puissance intrusive qu’ils génèrent ne peut être insérée dans le cadre familier et rassurant de la puissance douce. Sans une terminologie plus précise, les démocraties mondiales ont peu d’espoir de contrecarrer l’influence de plus en plus multiforme de ces États.

http://prosyn.org/GMvS2Ad/fr;

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