4

Le vent mauvais du protectionnisme

WASHINGTON, DC – Les prévisions de croissance du commerce mondial pour 2015 et 2016 sont à nouveau revues à la baisse. Ainsi l'Organisation mondiale du commerce (OMC) prévoit maintenant que la croissance du commerce mondial va connaître cette année son taux plancher depuis la crise financière de 2009. Que se passe-t-il ?

Ce ralentissement n'est pas seulement dû à une reprise difficile de l'économie mondiale. En général le taux de croissance du commerce dépasse celui du PIB ; avant la crise il était en moyenne deux fois plus élevé. Mais depuis 2012 cette proportion est en chute rapide, jusqu'à s'inverser cette année - le taux de croissance du PIB dépassant celui du commerce pour la première fois depuis 15 ans.

 1972 Hoover Dam

Trump and the End of the West?

As the US president-elect fills his administration, the direction of American policy is coming into focus. Project Syndicate contributors interpret what’s on the horizon.

Cette inversion est due en partie à des facteurs structuraux, notamment un plateau dans l'expansion de la chaîne de valeur mondiale et un tournant dans le processus de transformation structurelle en Chine et dans d'autres pays en croissance rapide. La part de plus en plus grande des services dans le PIB de ces pays va probablement se traduire par une baisse supplémentaire du commerce international, car les services suscitent peu d'échanges matériels.

Ce ne sont pas seulement des facteurs à long terme qui freinent le commerce mondial. Il en est d'autres liés à la crise, temporaires et potentiellement réversibles, par exemple les problèmes économiques auxquels se heurtent nombre de pays de la zone euro depuis 2008. Ils représentaient une part importante du commerce mondial, mais depuis la crise, la consommation comme les créations d'emplois sont à la baisse. Dans les pays avancés, la faible reprise des investissements en matière d'outils de production freine aussi les échanges, parce que l'acquisition du matériel productif nécessite plus d'échanges transfrontaliers que celui des biens de consommation.

Mais le plus grand obstacle est sans doute l'opposition croissante au libre-échange, ainsi que le montrent la mise en œuvre de barrières commerciales non tarifaires et les négociations commerciales difficiles visant à libéraliser les échanges. Bien que ce protectionnisme à faire froid dans le dos n'ait pas encore eu d'effet quantitatif significatif sur le commerce mondial, son apparition est une cause majeure d'inquiétude qui s'ajoute au rejet croissant de la mondialisation dans les pays avancés.

On constate une fois de plus que le commerce sert de bouc émissaire quand les préoccupations économiques (en particulier la stagnation du revenu médian et dans certains pays un chômage élevé) prennent une tournure politique. Surtout dans les pays avancés, considérant le mécontentement économique comme l'occasion de gagner des voix, certains politiciens roués s'en prennent aux forces menaçantes et nébuleuses de la "mondialisation". Le commerce et l'immigration, clament-ils, sont la cause de l'insécurité économique.

Aux USA, en comparaison des précédentes élections, on n'a jamais autant parlé du commerce que dans la campagne présidentielle en cours. Dans un contexte politique difficile, tant Hillary Clinton que Donald Trump proposent de politiques commerciales qui s'éloignent de la longue tradition libérale américaine - avec des conséquences économiques qui pourraient être catastrophiques.

Hillary Clinton, la candidate démocrate, s'oppose maintenant au Partenariat transpacifique (PTP), un accord que le gouvernement du président Obama a négocié avec 11 pays de la région Pacifique, mais qui doit encore être ratifié par le Congrès américain. Elle s'oppose aussi à accorder le statut d'économie de marché à la Chine, parce qu'il serait alors plus difficile de lui appliquer des mesures anti-dumping. A titre de rétorsion, elle est favorable à l'imposition de droits de douane aux pays qui manipulent les taux de change.

Trump, l'un des principaux partisans du protectionnisme, va encore plus loin. Comme sa concurrente, il s'oppose au PTP et veut imposer des droits de douane à titre de rétorsion aux pays qui jouent avec les taux de change. Il s'en prend brutalement au Mexique et à la Chine et veut leur imposer des taxes douanières punitives. Par ailleurs il s'est engagé à renégocier et peut-être même à abroger les accords commerciaux existants, et envisage la possibilité pour les USA de se retirer de l'OMC.

Les propositions de Hillary Clinton seraient nuisibles au commerce américain, mais aussi à l'économie mondiale. Pourtant ce serait sans commune mesure avec les dégâts que produiraient les propositions de Trump. Si les USA appliquent des mesures protectionnistes, ses partenaires commerciaux en feront autant, ce qui pourrait déclencher une guerre commerciale au détriment de tous.

Ainsi qu'un rapport de l'Institut Peterson pour l'économie internationale l'a souligné le mois dernier, les premières victimes en seraient les travailleurs peu qualifiés et peu payés - précisément le groupe qui est le plus favorable au protectionnisme. Malheureusement, ce rapport montre également que le président américain dispose d'une grande marge de manœuvre pour imposer des restrictions aux échanges commerciaux sans contrôle réel de la part du Congrès ou des tribunaux.

Fake news or real views Learn More

Certes, il faut répondre aux préoccupations soulevées par la mondialisation. Aux USA et ailleurs, les dirigeants politiques doivent prendre des mesures en faveur des citoyens les plus vulnérables. Mais diaboliser le commerce n'est pas la solution. Bien au contraire, comme nous le montrent les années 1930, une guerre commerciale ne servirait qu'à étouffer la reprise déjà hésitante de l'économie mondiale.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz