12

L'inceste frère et sœurs adultes doit-il constituer un délit ?

PRINCETON – Le mois dernier, le Conseil national d'éthique allemand, un organisme qui adresse ses analyses au Bundestag, a recommandé que les rapports sexuels entre frères et sœurs adultes cessent de constituer un délit. La recommandation suit une décision de 2012 prise par la Cour européenne des Droits de l'Homme, confirmant le verdict de culpabilité d'un homme de Leipzig d'avoir eu un rapport sexuel avec sa sœur. L'homme a purgé plusieurs années de prison, en raison de son refus de mettre un terme à la relation. (Sa sœur a été jugée moins responsable et n'a pas été incarcérée.)

L'inceste entre adultes n'est pas un crime dans toutes les juridictions. En France, l'infraction a été supprimée lorsque Napoléon a présenté son nouveau Code pénal en 1810. L'inceste entre adultes consentants n'est pas un délit en Belgique, au Pays-Bas, au Portugal, en Espagne, en Russie, en Chine, au Japon, en Corée du Sud, en Turquie, en Côte d'Ivoire, au Brésil, en Argentine et dans plusieurs autres pays d'Amérique latine.

Erdogan

Whither Turkey?

Sinan Ülgen engages the views of Carl Bildt, Dani Rodrik, Marietje Schaake, and others on the future of one of the world’s most strategically important countries in the aftermath of July’s failed coup.

Le Conseil d'éthique a pris son enquête au sérieux. Son rapport (disponible seulement en allemand) commence par le témoignage de ceux qui entretiennent une relation interdite, en particulier les demi-frères et sœurs qui ne se sont connus qu'à l'âge adulte. Ces couples décrivent les difficultés créées par la qualification délictueuse de leur relation, y compris le chantage et la menace de la perte de la garde d'un enfant d'une précédente relation.

Le rapport ne tente pas de fournir une évaluation définitive de l'éthique des relations sexuelles consenties entre frères et sœurs. Au lieu de cela, il demande s'il existe une base adéquate en droit criminel pour interdire de telles relations. Il fait remarquer que dans aucune autre situation ne sont interdites les relations sexuelles volontaires entre personnes capables d'autodétermination. Selon le rapport, il doit y avoir une justification claire et convaincante pour empiéter sur cette zone intime de la vie privée.

Le rapport examine les motifs au nom desquels on peut prétendre que cette charge de justification soit remplie. Le risque d'enfants génétiquement anormaux est une de ces raisons. Mais même si elle était suffisante, elle ne justifierait qu'une interdiction à la fois le plus étroite et plus large que l'interdiction actuelle de l'inceste.

L'interdiction serait plus restreinte, car elle s'applique seulement lorsque les enfants sont possibles : l'homme de Leipzig, dont le cas a porté la question à l'attention, a subi une vasectomie en 2004, mais qui n'affecte pas sa responsabilité criminelle. Et le but d'éviter des anomalies génétiques justifierait l'élargissement de l'interdiction aux relations sexuelles entre tous les couples qui présentent un haut risque d'avoir une progéniture anormale. Étant donné le passé nazi de l'Allemagne, il est difficile pour les Allemands aujourd'hui de traiter l'opportunité de cet objectif comme tout sauf une autorisation pour l'État de déterminer qui peut se reproduire.

Le Conseil a également examiné la nécessité de protéger les relations familiales. Le rapport note que l'inceste entre frères et sœurs est rare, non pas parce que c'est un crime, mais parce qu'élevés ensemble dans une famille ou dans un environnement identique à une famille (y compris les kibboutzim israéliens où des enfants non apparentés sont élevés collectivement) tend à nier l'attirance sexuelle.

Toutefois le rapport reconnaît la légitimité de l'objectif de protéger la famille et fait usage de celui-ci pour limiter le champ d'application de sa recommandation à des relations sexuelles entre frères et sœurs adultes. Les relations sexuelles entre autres parents proches, comme les parents et leurs enfants adultes, selon le rapport, sont classés dans une catégorie différente à cause des relations de pouvoir différente entre les générations et du plus grand risque de porter atteinte à d'autres relations familiales.

Comme le psychosociologue Jonathan Haidt l'a démontré, le tabou contre l'inceste est profondément ancré : son étude cite le cas de deux sujets expérimentaux, Julie et Mark, frère et sœur adultes qui prennent des vacances ensemble et décident de faire l'amour, juste pour voir ce que ça fait. Dans cette histoire, Julie prend déjà sur la pilule, mais Mark utilise un préservatif, juste par précaution. L'expérience leur plaît à tous les deux, mais ils décident de ne pas recommencer. Cela reste un secret qui les rapproche encore davantage.

Haidt a alors demandé à ses sujets s'il leur paraissait acceptable que Julie et Mark aient des relations sexuelles. La plupart ont déclaré que non, mais quand Haidt leur a demandé pourquoi, ils ont donné des raisons qui étaient déjà exclues de l'histoire : par exemple, les dangers de consanguinité ou le risque que leur relation en souffre.

Sans doute pas tout à fait par hasard, lorsqu'une porte-parole des Chrétiens-Démocrates de la Chancelière allemande Angela Merkel a été invitée à formuler ses observations sur la recommandation du Conseil national d'éthique, elle dit aussi une chose complètement hors de propos, au sujet de la nécessité de protéger les enfants. Toutefois, le rapport, n'a formulé aucune recommandation concernant l'inceste impliquant des enfants et certains de ceux condamnés par le droit pénal ne se reconnaissaient même pas entre eux comme des enfants.

Quand Haidt fait remarquer à ses sujets que les raisons qu'ils ont données ne s'appliquaient pas en l'espèce, ils ont souvent répondu : « Je ne peux pas l'expliquer, je sais simplement que c'est mal. » Haidt définit cela par le terme de « stupeur morale. »

Dans le cas du tabou de l'inceste, notre réponse a une explication évolutionniste évidente. Mais devons-nous permettre que notre jugement sur ce qui est un crime soit déterminé par des sentiments de répugnance qui ont peut-être renforcé la valeur sélective des ancêtres dépourvus de contraception efficace ?

Support Project Syndicate’s mission

Project Syndicate needs your help to provide readers everywhere equal access to the ideas and debates shaping their lives.

Learn more

Même le débat sur cette question s'est avéré controversé. En Pologne, un commentaire présentant les opinions du Comité d'éthique allemand a été publié en ligne par Jan Hartman, un professeur de philosophie à l'Université jagellonne de Cracovie. Les membres de l'Université ont décrit la déclaration de Hartman comme une « atteinte à la dignité de la profession d'un professeur d'université » et ont renvoyé l'affaire devant une commission disciplinaire.

En oubliant si vite que la dignité de la profession exige la liberté d'expression, une université renommée semble avoir succombé à l'instinct. Cela n'augure rien de bon pour le débat rationnel sur le fait de savoir si l'inceste entre frères et sœurs adultes doit demeurer ou non un délit.