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Un requiem pour la technocratie

STONY BROOK – En 2010, lorsque le gouverneur de la Louisiane, Bobby Jindal, a dévoilé un plan à hauteur de 220 millions de dollars consistant à ériger des digues de sable pour contenir le pétrole qui se déversait dans le golfe du Mexique de la plate-forme Deep Horizon de British Petroleum, les scientifiques s’y sont opposés en disant que le projet ne ferait que nuire aux écosystèmes locaux. Même après que la commission nationale chargée d’enquêter sur la marée noire ait jugé que ce plan était un échec, n’ayant retenu qu’un millier de barils de pétrole sur les quelques cinq millions échappés de la plate-forme, Jindal a insisté, qualifiant le rapport « d’invention révisionniste et partisane aux frais des contribuables ».

La réaction de Jindal reflète un abandon progressif – et potentiellement catastrophique – d’une politique basée sur des faits scientifiques. Ce n’est pas ainsi que j’imaginais la politique du XXIe siècle. Lorsque j’étais étudiant en sciences humaines dans les années 1970, mes professeurs fustigeaient l’État technocratique en devenir. Bientôt, me disait-on, les politiciens n’écouteraient plus que les experts qui sacrifieraient les valeurs humains au nom de l’efficacité, et les voix des citoyens seraient réduites au silence.

Si seulement c’était le cas, au moins en partie. Aujourd’hui, les questions qui ont une réelle importance – par exemple, la sécurité des aliments génétiquement modifiés, les dangers de l’extraction de l’huile et du gaz de schiste, et les effets du réchauffement climatique – sont débattus sans tenir compte des preuves scientifiques ou en utilisant des informations déformées et sélectionnées pour refléter un point de vue donné. Les politiciens et les militants présentent ces questions comme des luttes sociales ou des fables morales : les grandes entreprises contre les agriculteurs, les oppresseurs contre les libérateurs, ou les conspirateurs qui cherchent à tromper les honnêtes citoyens.

Par exemple, lorsqu’un récent rapport de l’Organisation mondiale de la santé a indiqué que la catastrophe nucléaire de Fukushima n’avait que légèrement augmenté l’incidence de certains cancer pour les habitants de la région, l’organisation environnementale Greenpeace, estimant que les chiffres sous-estimaient la réalité, a dénoncé le rapport comme n’étant qu’une « déclaration politique destinée à protéger l’industrie nucléaire ». De même, Robert F. Kennedy, Jr., un militant écologiste américain, a accusé le gouvernement américain et l’industrie pharmaceutique de conspirer pour dissimuler le lien entre les vaccins faits durant l’enfance et l’autisme – un lien qui n’est avéré par aucune étude scientifique.