Skip to main content

Cookies and Privacy

We use cookies to improve your experience on our website. To find out more, read our updated Cookie policy, Privacy policy and Terms & Conditions

slaughter73_Stefano MontesiCorbis via Getty Images_migrantpovertycellphone Stefano Montesi/Corbis via Getty Images

Le droit de sortir de l'invisibilité

WASHINGTON – Dans les pays développés, une grande partie de l'opinion publique s'inquiète des risques de violation de la vie privée par les Géants d'Internet et exige "le droit à l'oubli". Mais ailleurs dans le monde, beaucoup posent une toute autre question : qu'en est-il du droit de ne plus être invisible ?

Demandez ce qu'elles en pensent au milliard de personnes qui ne disposent pas de documents d'identité et de ce fait ne peuvent accéder à des services que nous considérons comme une évidence, qu'il s'agisse de l'ouverture d'un compte en banque, de l'établissement d'un acte de propriété ou même de l'attribution d'un numéro de téléphone. Par manque de données les concernant, elles sont socialement invisibles.

La possibilité d'exercer beaucoup de nos droits les plus courants – par exemple le droit de vote, le droit de propriété, le droit de conduire ou de nous déplacer hors de nos frontières - dépend en grande partie d'organismes qui utilisent des données standardisées pour savoir qui a droit à quoi. Ainsi pour obtenir un passeport on peut vous demander un extrait d'acte de naissance. Mais comment faire si l'on n'en a pas ? Ouvrir un compte en banque exige de fournir une preuve de domiciliation, mais que faire si votre maison est sans adresse ?

L'impossibilité de fournir ces informations constitue un obstacle considérable à une vie normale, stable et prospère, et empêche de profiter des opportunités économiques. Ces "invisibles" son exclues de l'économie formelle, du système éducatif, des services de santé, et ne peuvent ni voter ni voyager. Ce n'est pas par manque de qualification ou parce qu'elles n'y auraient pas droit, mais simplement parce qu'elles ne disposent pas des données voulues les concernant.

Or l'abondance de données que recèlent nos téléphones portables et nos autres instruments digitaux pourrait devenir un outil puissant au service d'un objectif louable, à condition d'en reconnaître les risques. Ces gadgets qui ont fini par occuper une place centrale dans notre vie sociale et professionnelle laissent sur leur chemin un sillage de données. Aux yeux de beaucoup d'entre nous, elles constituent le matériel brut qui alimente le "capitalisme de surveillance" (selon l'expression de Shoshana Zuboff de l'université de Harvard). L'historique de notre localisation par Google map montre exactement où nous vivons et où nous travaillons. Nos courriers électroniques trahissent nos réseaux sociaux, et même la manière dont nous tenons notre téléphone portable peut signaler les premiers signes de la maladie de Parkinson.

Mais qu'en sera-t-il quand les citoyens utiliseront ces données dans leur propre intérêt pour sortir de l'invisibilité aux yeux des gardiens de l'administration et accéder aux droits qui leurs reviennent ? Leur sillage virtuel pourrait alors se transformer en preuve de leur existence.

Subscribe now
ps subscription image no tote bag no discount

Subscribe now

Subscribe today and get unlimited access to OnPoint, the Big Picture, the PS archive of more than 14,000 commentaries, and our annual magazine, for less than $2 a week.

SUBSCRIBE

Cela commence déjà à se passer ainsi. En Inde certains habitants des bidonvilles utilisent les données de localisation de leur téléphone pour indiquer pour la toute première fois leur domicile sur la carte de leur ville. Ils peuvent alors fournir une adresse officielle pour recevoir du courrier ou obtenir une pièce d'identité. En Tanzanie, des citoyens utilisent l'historique de leurs paiements par téléphone pour construire un dossier de demande de crédit et bénéficier des services financiers traditionnels. En Europe et aux USA, les chauffeurs d'Uber se battent devant les tribunaux pour obtenir les données relatives aux courses qu'ils ont accomplies et revendiquer des droits sociaux.

Et il est possible de faire beaucoup plus. Par exemple, lorsqu'une maison est détruite à la suite d'un ouragan ou d'une tempête, il arrive que les victimes se voient refuser une aide à la reconstruction parce qu'elles ne peuvent prouver qu'elles sont occupantes ou propriétaires de leur maison. Pourtant, elles pourraient utiliser l'historique de leur localisation par Google pour montrer aux autorités que depuis 5 ans elles dorment précisément à l'endroit où il y avait une maison. Elles pourraient présenter l'historique de leurs payements par téléphone pour prouver qu'elles ont financé la construction d'un nouveau toit ou d'une clôture autour de leur jardin. Elles pourraient aussi présenter une série de photos géolocalisées par Facebook les montrant avec leur famille dans le living room de leur maison.

Aucune de ces données à elles seules n'est déterminante, mais ensembles elles peuvent constituer une preuve. Quand il n'existe aucune autre source de données, ou si les données ont été détruites en raison d'un conflit ou d'une catastrophe naturelle, cette preuve numérique peut changer radicalement la situation.

La question cruciale est évidemment de parvenir à utiliser une technologie très puissante au service des citoyens et de la protection des droits fondamentaux et non pas d'un Etat policier qui contrôlerait tout. Ceux qui souhaitent mettre leurs données au service du bien commun n'ont nullement l'intention de faire le sacrifice de leur vie privée, ils veulent contrôler l'utilisation de leurs données pour ne pas être à la merci d'entreprises aux dimensions titanesques ou des services de l'Etat.

La solution consiste au moins en partie à permettre aux citoyens d'utiliser leurs propres données pour prouver des faits les concernant et défendre leur intérêt. Cette stratégie qui part de la base est un puissant outil d'équité. Elle renverse les structures traditionnelles de pouvoir qui permettent aux Etats et aux entreprises de collecter des masses de données pour leurs propres objectifs.

Le Center for Data Innovationsouligne que pour bénéficier des avantages de l'innovation basée sur les données, les citoyens doivent avoir accès aux données de qualité les concernant eux-mêmes et leur entourage. C'est d'autant plus fondamental que cela touche au problème des inégalités socioéconomiques liées au manque de données ou à leur non-utilisation qui affectent certains groupes. Mais il faut faire un pas de plus : les citoyens doivent pouvoir accéder aux données les concernant et les utiliser au service de leurs propres objectifs.

Les défenseurs de la vie privée font des efforts importants pour permettre à chacun de contrôler qui utilise les données le concernant, pourquoi, et comment. C'est leur action qui nous permet de dire Non à l'excès d'exposition aux systèmes de surveillance. Mais permettons aussi aux citoyens de dire Oui à l'utilisation de leurs données quand ils le veulent, et d'en tirer bénéfice.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

https://prosyn.org/9RlLbpGfr;
  1. op_dervis1_Mikhail SvetlovGetty Images_PutinXiJinpingshakehands Mikhail Svetlov/Getty Images

    Cronies Everywhere

    Kemal Derviş

    Three recent books demonstrate that there are as many differences between crony-capitalist systems as there are similarities. And while deep-seated corruption is usually associated with autocracies like modern-day Russia, democracies have no reason to assume that they are immune.

    7