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La débâcle insidieuse du système de retraite publique

LONDRES - Si les pays développés avaient agi rationnellement et dans l'intérêt de leurs électeurs, qui auraient compris comment leur argent était dépensé, ils auraient établi l'âge de la retraite publique à 70 ans ou plus. Mais les pays les plus avancés ont des âges de la retraite inférieurs à ce seuil et en dépit de certains progrès, il faudra des décennies avant que cet écart ne soit comblé. En attendant, les Etats-providence d'Occident seront toujours non rentables, économiquement chétifs et politiquement tendus.

Le vieillissement démographique est l'équivalent social et économique du changement climatique : chacun sait que ce problème doit être résolu, mais nous préférons laisser les générations futures s'en charger. Notre impulsion à remettre les choses au lendemain est compréhensible, compte tenu des troubles économiques et politiques actuels. Mais quand il s'agit des retraites publiques, la procrastination a un coût élevé : plus élevé que dans le cas du réchauffement climatique.

 1972 Hoover Dam

Trump and the End of the West?

As the US president-elect fills his administration, the direction of American policy is coming into focus. Project Syndicate contributors interpret what’s on the horizon.

En 1970, l'âge effectif moyen de la retraite pour les travailleurs de sexe masculin français était de 67 ans, soit à peu près le même âge que celui de l'espérance de vie des hommes à cette époque. De nos jours, l'âge effectif de la retraite en France est tout juste inférieur à 60 ans (l'âge officiel de la retraite est de 65 ans, mais dans la pratique les bénéficiaires des retraites publiques la prennent beaucoup plus tôt), même si l'espérance de vie des hommes est de proche de 83 ans.

Il n'est donc pas étonnant que la France dépense l'équivalent de près de 14 % de son PIB par an en retraites publiques. La retraite anticipée est encore plus coûteuse pour l'Italie, qui est en tête du classement des dépenses de retraites publiques de l'OCDE, avec une dépense annuelle équivalant à près de 16 % de son PIB.

Au total, 13 pays de l'OCDE, (dont le Japon, l'Allemagne, la Pologne et la Grèce), consacrent l'équivalent de 10 % ou plus de leur PIB aux retraites publiques chaque année. Ces pays ainsi que d'autres prélèvent l'argent principalement sur les contribuables salariés pour le distribuer aux retraités.

Lorsque le Chancelier allemand Otto von Bismarck a inventé le premier système de retraite légal du monde en 1889, il a fixé l'âge d'admissibilité à 70 ans : peu de gens s'attendaient à vivre assez longtemps pour toucher des prestations et certainement pas pendant de nombreuses années. Actuellement les Italiens qui prennent leur retraite en moyenne autour de 61 ou 62 ans peuvent s'attendre à recevoir leur retraite pendant plusieurs décennies et dans certains cas, pendant presque autant d'années que lorsqu'ils travaillaient.

Avec environ un cinquième des populations des pays avancés qui a plus de 65 ans (une proportion qui devrait finir par augmenter d'un tiers), les dépenses des retraites publiques vont empiéter sur les autres dépenses publiques. Par ailleurs, il va être encore plus difficile de réduire les niveaux de dette publique, à moins d'une renaissance miraculeuse de la croissance économique, que les politiques actuelles de retraites rendent moins probable chaque année.

Il ne s'agit pas seulement de savoir ce que nous devons aux personnes âgées. Les recettes fiscales pourraient être transférées des retraités vers les infrastructures, l'éducation, la recherche scientifique, la défense : soit autant d'autres causes urgentes que les politiciens prétendent soutenir. Les retraités finissent par dépenser l'argent qu'ils reçoivent, donc ces recettes ne sont pas perdues. Mais elles pourraient être mieux dépensées et contribuer à une stimulation plus forte de la croissance économique.

Les pays développés ont progressivement augmenté le seuil de l'âge de la retraite, mais les syndicats et les groupes de retraités font durement pression contre toute augmentation. En effet, en 2014 le coalition gouvernementale allemande a cédé à la pression des syndicats et a en fait réduit l'âge de la retraite de certains travailleurs manuels, malgré les remontrances que ce pays adresse fréquemment aux autres pays de la zone euro de faire le contraire.

Au-delà du lobbying, le système actuel est entretenu par la mythologie : la croyance que le maintien des personnes âgées dans la population active aggrave le chômage. Ce n'est pas le cas et c'est ce que les économistes appellent le « sophisme du bloc forfaitaire d'emplois » : l'idée que distribuer des retraites libère des emplois pour les plus jeunes, comme s'il y avait un nombre fixe d'emplois pour tout le monde. En réalité, si davantage de personnes gagnent de l'argent, consomment et paient des impôts, cela produit davantage de croissance économique. Reporter l'âge de la retraite ne vole pas des emplois : cela en crée.

Du 29 au 31 août, jai animé le Forum mondial sur la démographie et le vieillissement à St. Gallen en Suisse, où les participants sont arrivés à une conclusion claire : bien que nous ne disposions pas de données plus riches ni de de connaissances plus raffinées sur les tendances démographiques futures, notre action concertée pour traiter ces tendances n'est malheureusement pas du tout à la hauteur.

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La politique publique est un aspect du problème, mais le comportement corporatif est un obstacle encore plus grand à une réforme de bon sens du système des retraites. Tout d'abord, les structures de rémunération et de promotion des entreprises sont biaisées par une retraite anticipée, parce que les entreprises ont tendance à pousser vers la sortie en priorité les travailleurs âgés, quand ils doivent réduire les coûts. Même les entreprises qui proposent des services au marché « du troisième âge » (aux consommateurs âgés), commencent tout juste à développer des pratiques d'emploi adaptées aux personnes âgées.

La lente reprise, suite à la crise financière de 2008, occulte la réalité à long terme à laquelle sont confrontés les pays développés. Tout pays tenu par sa politique de retraite publique de transférer des milliards de dollars à ses citoyens durant des périodes de retraites longues de plusieurs décennies, risque la faillite voire dans le meilleur des cas la stagnation. L'une des tâches les plus urgentes pour les gouvernements, pour les entreprises et pour les particuliers, consiste actuellement à repenser la durée et le modèle de notre vie professionnelle.