mallochbrown12_Chris McGrathGetty Images_democracyprotest Chris McGrath/Getty Images

Le combat pour des sociétés ouvertes recommence

NEW YORK – La démocratie est de retour dans la tête de nos gouvernants. Le thème a été retenu par le président des États-Unis, Joe Biden, pour la tenue d’un sommet, et les invitations à une multitude d’événements justement consacrés à la démocratie affluent dans ma boîte courriel.

Ce regain d’attention n’est pas une bonne nouvelle. Car il traduit une érosion tant de la démocratie que du respect des droits humains aux cours des dernières années. D’après le dernier rapport de l’ONG Freedom House sur la liberté dans le monde, moins de 20 % de la population mondiale vivent aujourd’hui dans ce qu’ont considérer comme des sociétés pleinement libres, le niveau le plus bas depuis un quart de siècle.

Les raisons pour lesquelles la liberté est en péril sont connues. Dans de nombreux pays, le creusement des inégalités et la marginalisation de certains groupes ont nourri l’adhésion à un autoritarisme de droite (et parfois de gauche). Dans un monde aux prises avec un changement technologique rapide, qui restructure son économie, beaucoup doutent que les démocraties soient les mieux armées pour s’adapter et prendre les décisions qui façonneront l’avenir. La pandémie – mal gérée par nombre de démocraties – a renforcé cette crise de confiance.

Les temps sont difficiles pour ceux qui croient profondément que des citoyens libres, exprimant démocratiquement leurs choix sous la protection égale de la loi, forment le premier fondement, non négociable, du bon gouvernement. Je suis directeur général de la plus importante organisation philanthropique active dans ce domaine. Si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, force est de constater que nos modèles traditionnels pour faire progresser les valeurs et les institutions des démocraties avancées sont en difficulté.

Les Fondations pour une société ouverte (Open Society Foundations – OSF) furent fondées dans les années 1980, en partant du principe qu’il existait dans le monde un besoin urgent de liberté et que de plus en plus de gouvernements, sur la planète, étaient susceptibles d’adhérer aux règles et aux normes qui permettent cette liberté. Cela nous a conduit (en partenariat avec les militants locaux) à recourir tant aux pressions devant l’opinion qu’aux encouragements, pour persuader ces gouvernements d’adopter et de respecter les lois qui protègent les droits humains est les procédures démocratiques.

Que notre action ait concerné les Roms d’Europe centrale et orientale, les communautés LGBTQI en Afrique, les minorités ethniques en Asie du Sud et de l’Est, les droits des femmes en Amérique latine ou la protection des migrants et des réfugiés à travers le monde, il nous semblait que nous poursuivions une mission historique. Un jour, ces efforts déboucheraient sur des sociétés où toutes et tous pourraient jouir pleinement de droits et de chances égales.

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Aujourd’hui, pourtant, on chercherait vainement cette marée des droits humains qui soulèverait tous les bateaux, lesquels semblent, au contraire, tous menacés du naufrage. Ce renversement brutal et récent de vingt années de progrès des droits humains nous contraint à repenser les choses.

Notre organisation, présidée jusqu’à ce jour par son fondateur, George Soros – survivant du nazisme et réfugié du communisme après que celui-ci prit le pouvoir dans sa Hongrie natale –, ne va pas baisser les bras. Soros a d’ailleurs lancé la fondation à une époque où les perspectives de progrès des droits humains étaient aussi compromises qu’aujourd’hui.

La mission, donc, n’est pas négociable. Mais nous devons revoir la méthode. Nous devons nous demander comment les normes associées aux droits humains peuvent retrouver le soutien des opinions, tout en identifiant plus nettement les ennemis des sociétés ouvertes, et ce qui peut les conduire, même à contrecœur, à respecter les obligations qu’ils bafouent.

 Dans l’Europe de l’Est des années 1980, nous étions confrontés au problème de gouvernements communistes vieillissants qui n’avaient plus de crédit auprès de leurs concitoyens. Aujourd’hui, la situation est plus compliquée. Certes, la menace d’un nouveau monde bipolaire plane à nouveau sur la liberté. Le Sommet pour la démocratie que va réunir Biden tente non seulement de rallier les gouvernements attachés aux mêmes principes, mais aussi le reste du monde, contre l’autoritarisme du président chinois Xi Jinping. Il pourrait révéler un certain malaise auprès des partenaires des démocraties, si le pragmatisme tend à oblitérer les valeurs.

Par ailleurs, les échanges, l’investissement, l’enseignement et la technologie ont tissé un réseau serré qui montre combien la Chine est plus liée à l’Occident que ne le fut jamais l’Union soviétique. Une relation plus économique que militaire offre aux démocraties un éventail d’options – depuis le boycottage des États ou des consommateurs jusqu’à une stratégie internationale plus cohérente d’endiguement et de dialogue – pour contraindre le régime de Xi à souscrire aux normes de bon comportement, chez lui comme sur la scène mondiale. Des deux côtés, les dirigeants vont d’abord donner à cette bataille une acception économique, mais les droits humains peuvent aussi en être les grands gagnants – ou les grands perdants.

Soros a toujours qualifié le travail des Open Society Foundations de « philanthropie politique ». Il entend par là que nous devons nouer le dialogue avec les forces de changement au sens large et trouver des points d’entrée pour défendre nos principes. Si les États forts étaient, durant la guerre froide, les seuls ou les principaux contrevenants aux droits humains, la menace qui pèse sur ceux-ci dans le monde d’aujourd’hui est multidimensionnelle. Les inégalités, exacerbées par les pouvoirs non régulés des entreprises et des organismes financiers transnationaux, ainsi que les bouleversements qu’a connus la conjoncture dans certains États, créent un paysage général plus déroutant. Le mode devient plus inégal – et plus mécontent.

Le mécontentement s’amplifie (et se nourrit) des réseaux sociaux, où la polarisation, la violence et les mensonges sapent la confiance dans les institutions. Une technologie considérée par beaucoup voici seulement quelques années comme un levier pour les droits des personnes est devenue dans de nombreux cas un outil de manipulation des esprits et de fermeture des sociétés.

Les imitations insidieuses autorisées et encouragées par quatre années de présidence Trump auxquelles se sont livrés des régimes du monde entier ont accéléré une crise du respect de l’État de droit et des droits humains. Des présidents extorquent des mandats supplémentaires, la corruption des fonctionnaires connaît une hausse considérable, et les accords bilatéraux font fit du droit des personnes. Aujourd’hui, les défenseurs des droits humains et leurs soutiens sont devenus indésirables dans une grande partie du monde.

Mais les gouvernements néfastes et la mondialisation, avec ses effets pervers financiers et économiques, ne constituent que la moitié du problème. Pour beaucoup, le retour au centre des préoccupations d’un racisme institutionnel profondément ancré aux États-Unis et ailleurs dans le monde – accompagné par le constat que les discriminations raciales, de genre, de religion et de classe se renforcent souvent mutuellement – montre les limites du programme des droits humains. L’invocation des droits humains, affirment les victimes, n’a opéré qu’en surface, elle n’a pas atteint la racine.

Le travail des défenseurs des droits humains doit devenir plus politique : plus dur et plus fin dans ses attaques contre les oppresseurs, plus clairement placé du côté des opprimés. Nous devons répondre aux problèmes auxquels les gens sont réellement confrontés, et voir au-delà des stricts droits politiques pour nous attaquer aux causes profondes de l’exclusion économique et sociale. 

Traduit de l’anglais par François Boisivon

https://prosyn.org/aROrhAOfr