Vladimir Putin Mikhail Svetlov/Getty Images

La menace envers les démocraties occidentales commence chez elles

MADRID – Quatre jours avant les élections de 1924 au Royaume-Uni, le Daily Mail publiait une lettre soi-disant écrite par le Directeur du Comintern Grigori Zinoviev, invitant les communistes britanniques à mobiliser « les forces sympathisantes » du Parti Travailliste pour soutenir un traité anglo-soviétique et pour encourager « l'agitation-propagande » au sein des forces armées. La lettre s'est avérée être un faux (fabriqué par les Russes blancs antibolcheviques ou peut-être par les propres services secrets de Grande-Bretagne), mais pas avant que cela n'ait causé la défaite du premier gouvernement travailliste du Royaume-Uni de l'époque.

Les campagnes actuelles de désinformation russe, une partie de la guerre hybride du Kremlin contre des démocraties occidentales, semblent avoir beaucoup de choses en commun avec la lettre tristement célèbre de Zinoviev. Mais leur impact est-il vraiment comparable ? Les démocraties occidentales sont-elles vraiment différentes à présent sans subterfuge russe ?

D'après Gérard Araud, ambassadeur de France aux États-Unis, si rien n'est fait pour empêcher la manipulation et l'interférence russe dans les élections, ces phénomènes pourraient entrainer « une menace existentielle » envers les démocraties occidentales. En d'autres termes, un autocrate régnant sur un pays appauvri avec une économie hautement dépendante du pétrole plus petite que celle du Brésil est censé être capable de renverser les principales démocraties du monde.

Les élections présidentielles de la France de l'année dernière semblent récuser l'interprétation d'Araud. La cyber-campagne de la Russie contre le centriste Emmanuel Macron (destinée à aider la candidate d'extrême-droite Marine Le Pen), a fait feu de tout bois, notamment en publiant des affirmations sans fondement selon lesquelles que Macron était gay, ou encore en diffusant de faux documents qui prétendaient qu'il détenait un compte off-shore. Pourtant Macron est aujourd'hui est le président de la France et Le Pen a du mal à changer l'image de son parti.

Ceci ne veut pas dire que la Russie ne peut pas être un concurrent dangereux. Ceci ne veut pas dire non plus qu'il faut minimiser les risques des médias sociaux qui déforment l'opinion des utilisateurs sur la réalité en facilitant la diffusion de fausses nouvelles biaisées ou carrément fausses (bien que de nombreux experts croient qu'Internet est plus efficace pour produire le « slacktivism » (ou l'activisme paresseux) plutôt que la mobilisation politique réelle).

Mais l'ordre libéral occidental n'est pas en crise à cause de la Russie. Les démocraties occidentales doivent assumer la responsabilité d'une crise qui est en définitive endogène : nourrie par l'échec de ses dirigeants à faire face efficacement aux défis de la mondialisation.

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Le dispositif le plus inquiétant des élections présidentielles américaines de 2016 n'a pas été celui des trolls ni des bots russes qui ont essayé de nourrir l'opposition contre Hillary Clinton. C'est plutôt que 61 millions de citoyens américains ont cru aveuglément les mensonges éhontés de Donald Trump, le candidat à la présidence le plus inculte et le plus fallacieux de tout l'histoire des États-Unis. Bien évidemment, cela n'a pas aidé Clinton (soutenue par un establishment obstiné du Parti Démocrate), qui a mené une campagne faible et dépourvue de vision, en ignorant la colère grandissante de millions d'électeurs qui se sont sentis abandonnés par la mondialisation.

En outre, ce n'est pas le Président russe Vladimir Poutine qui a créé la crise morale qui affecte le capitalisme occidental. Cela est le fait des banquiers des États-Unis, qui, en tirant profit de la déréglementation et de l'interconnectivité financière, ont malencontreusement conduit l'économie mondiale vers l'effondrement financier de 2008. Les politiciens américains ont alors refusé de mettre en application de nouvelles règlementations proportionnées sur les opérations bancaires, encore moins de punir ceux qui ont causé la crise et qui en ont profité largement au passage. En Europe, des échecs moraux et politiques semblables en réponse à la mondialisation ont alimenté le vaste soutien en faveur des populistes de droite et de gauche.

Les partis populistes autrefois confinés à la marge politique n'ont pas remporté près de la moitié des voix lors des récentes élections en Italie à cause des campagnes de désinformation russe. Ils ont gagné à cause de la colère grandissante envers un establishment politique corrompu incapable de résoudre les principaux problèmes économiques, à savoir l'instabilité financière et le fort chômage des jeunes. Les inégalités régionales persistantes en Italie ont également fait la une des journaux : alors que le Nord prospère a favorisé le parti anti-immigration de la Ligue, le Mouvement 5 étoiles, plus populiste, a remporté la majeure partie de son soutien dans les régions plus pauvres du Sud.

Poutine peut bénéficier de ces résultats électoraux, mais cela n'en fait pas pour autant le principal responsable. Les politiciens nationaux (les Brexiteers ou Trump), sont ceux qui adoptent des politiques clivantes, ceux qui refusent de reconnaître l'importance de la coopération et de l'éthique dans l'élaboration de la politique, qui fustigent les élites et les institutions publiques traditionnelles et qui félicitent les autocrates, notamment Poutine en personne. Le slogan de campagne du Parti de la Ligue en Italie a été « les Italiens d'abord » : difficile de trouver un hommage plus direct à l'approche nationaliste de Trump.

Les médias ont contribué à renforcer ces récits. Oui, les Russes sont effectivement à l'origine de certaines « fausses nouvelles » diffusées par les médias sociaux. Mais au Royaume-Uni, par exemple, les journaux à scandale détenus par Rupert Murdoch et Jonathan Harmsworth, plus connu sous le nom de Lord Rothermere, ont fait bien davantage pour susciter l'opposition contre l'Union européenne avant le vote du Brexit.

L'histoire a également joué un rôle. L'euroscepticisme des « démocraties non libérales » d'Europe de l'Est reflète des traditions religieuses et autoritaires fermement ancrées, qui ont empêché dans ces sociétés l'internationalisation de la culture post-moderne de l'UE, faite de tolérance laïque et de valeurs universelles. La combinaison en Pologne d'un féroce sentiment antirusse et d'un nationalisme religieux extrême illustre cette dynamique.

Le fait est que l'Occident est assailli par des inégalités sociales profondes, renforcées lors des décennies récentes par une mondialisation mal contrôlée. En même temps, son establishment politique s'est de plus en plus déconnecté du public, tout comme lors de l'entre-deux guerres en Europe - un développement qui a alimenté la hausse du fascisme et de l'autoritarisme populiste. Cette dynamique est particulièrement évidente en UE, où de nombreuses décisions sont aux mains d'une bureaucratie lointaine et qui n'a pas de comptes à rendre, dépourvue d'une légitimité démocratique suffisante.

La Russie ne constitue pas une menace existentielle pour la démocratie occidentale. L'Union Soviétique a représenté un défi bien plus formidable et elle a fini par s'effondrer sous le poids de son propre échec économique. Les problèmes internes de la Russie, non seulement la stagnation économique, mais également le déclin démographique, sont de même échelle.

Cela ne veut pas dire que la démocratie occidentale ne court aucun risque. Pour la protéger, les dirigeants de l'Occident doivent faire face à leurs propres défauts. Cela signifie rénover les institutions publiques, améliorer la responsabilité démocratique, réduire les inégalités économiques et sociales et faire tout leur possible pour s'assurer que la mondialisation fonctionne pour tous.

http://prosyn.org/HfVpccy/fr;

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