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Un monde vulnérable

ROME – En 2010, les chefs de file sur la scène mondiale ont atteint les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) visant à réduire de moitié la proportion des populations démunies dans le monde par rapport au niveau de 1990, et ce, cinq ans en avance sur le calendrier. Mais de la montée du chômage et la baisse des revenus, il en ressort que la pauvreté exerce une menace constante à l’échelle de la planète. Après tout, la pauvreté n’est pas l’attribut immuable d’un groupe fixe ; elle est la condition qui menace des milliards de gens vulnérables.

Malgré leurs imperfections, les mesures de revenu sont utiles pour mieux comprendre l’étendue de la pauvreté et de la vulnérabilité dans le monde entier. Le critère de pauvreté de 1,25 $ par jour de la Banque mondiale (en termes de parité de pouvoir d’achat), qui est utilisé pour mesurer les progrès réalisés dans l’atteinte des objectifs OMD de réduction de la pauvreté, n’est toutefois pas l’unique donnée pertinente. Lorsque le seuil de pauvreté s’élève à une dépense quotidienne par habitant de 2 $, le taux de pauvreté mondial passe de 18 % à environ 40 %, ce qui laisse croire que de très nombreuses personnes vivent juste au-dessus du seuil de pauvreté établi et qu’elles sont très vulnérables aux chocs externes ou aux changements des circonstances personnelles, comme les augmentations de prix ou les baisses de revenu.

 1972 Hoover Dam

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Les trois quarts de la population mondiale démunie vivent dans des régions rurales, où les travailleurs agricoles subissent les plus grandes incidences de pauvreté, en raison principalement de la faible productivité, du chômage saisonnier et des salaires peu élevés payés par la plupart des employeurs en zone rurale. Ces dernières décennies, la vulnérabilité et l’insécurité économique se sont accrues en même temps que le nombre d’emplois transitoires, occasionnels et précaires s’est mis à grimper, dont les emplois de travailleurs autonomes, les emplois à temps partiel, à durée limitée, temporaires et sur appel. La tendance est également à la hausse pour le travail à domicile pour des emplois souvent laissés aux femmes.

La libéralisation et la mondialisation du marché du travail, et l’influence décroissante des syndicats ont exacerbé ces faibles perspectives d’emploi. Parallèlement, les politiques macroéconomiques ont surtout porté sur l’atteinte et le maintien d’un faible niveau d’inflation à un chiffre, plutôt que sur le plein emploi, tout cela, conjugué à une protection sociale restreinte, a fini par entraîner une hausse de l’insécurité et de la vulnérabilité sur le plan économique.

Au cours de la crise de 1997 à 1998 en Asie de l’Est, la pauvreté a fortement augmenté. Ainsi, le taux de pauvreté de l’Indonésie est passé d’environ 11 % à 37 % pendant la crise, en raison de la dépréciation massive de la roupie.

De même, à la suite de la crise économique mondiale de 2008 des flambées de prix des denrées alimentaires et la récession ont forcé l’Organisation des Nations Unies de l’alimentation et de l’agriculture à revoir à la hausse ses estimations à plus d’un milliard de personnes qui souffrent de la faim. Vu la définition conservatrice que la FAO donne à la faim chronique, ceci met sérieusement en cause les efforts mondiaux de réduction de la pauvreté.

La plupart des populations démunies adultes des pays en développement doivent travailler, ne serait-ce que pour survivre. Outre les travailleurs à faible revenu, 215 millions de travailleurs additionnels dans le monde entier ont glissé sous le seuil de pauvreté dans la période 2008-2009, en raison de la grande récession. Un autre 5,9 %, ou 185 millions de travailleurs vivaient avec moins de 2 $ par jour. Un nombre estimé de 330 millions de femmes sur le marché du travail qui vivaient sous le seuil de pauvreté en 2008-2009 comptait pour environ 60 % des 550 millions de personnes à faible sécurité de revenu dans le monde entier.

De nouvelles estimations par l’Organisation internationale du travail (OIT), fondées sur une méthodologie différente que celle de la Banque mondiale, prouve que, même si le nombre de ceux qui sont catégorisés comme travailleurs à faible sécurité a baissé dans le monde entier de 158 millions de 2000 à 2011 (de 25,4 % à 14,8 % des travailleurs), un net ralentissement du progrès s’est fait sentir depuis 2008. En effet, seuls 15 % des travailleurs, ou 24 millions de personnes sont parvenus à se hisser au-dessus du seuil de pauvreté de 2007 à 2011. Les autres 134 millions de travailleurs qui ont échappé à la pauvreté l’ont fait plus tôt, entre 2000 et 2007. Conséquemment, nous nous retrouvons avec 50 millions de travailleurs à faible sécurité en 2011 en sus des projections des tendances pour la période 2002-2007 effectuées avant la crise.

Le peu de protection sociale minimale dans la plupart des pays exacerbe cette vulnérabilité. Le Rapport de la sécurité sociale mondiale de l’OITa recensé des taux élevés et très élevés de vulnérabilité, mesurés en termes de taux de pauvreté et d’emplois informels, dans 58 pays, principalement en Afrique et en Asie. La plupart de ces pays n’ont pas de régime d’assurance chômage, alors que 80 % de leurs populations n’ont pas accès à un régime de sécurité sociale ou à des services de santé de base.

En fait, peu de pays assurent actuellement un cadre global de protection sociale, tel que défini par la convention 102 de l’OIT (l’instrument établissant une norme minimale de sécurité sociale reconnue mondialement). Selon l’OIT, il n’y a que le tiers des pays, comptant pour environ 28 % de la population mondiale, qui assure l’ensemble des neuf types de protection. Ce qui signifie que 20 % seulement de la population mondiale en âge de travailler (et leurs familles) jouit d’une couverture sociale générale.

Bien que tous les pays offrent une certaine forme de protection ou de sécurité sociale, dans la plupart, la couverture demeure très limitée et vise des groupes précis de personnes. Ce qui fait qu’une petite minorité seulement de la population mondiale est pourvue du plein accès garanti par la loi aux régimes actuels de protection sociale. Près de 5,6 milliards de personnes dans le monde entier sont laissées pour compte et sont vulnérables à divers degrés.

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La vulnérabilité existe à un niveau de loin supérieur au seuil de pauvreté de 1,25 $/jour de la Banque mondiale, surtout lorsqu’est prise en compte l’insécurité croissante de l’emploi et la protection sociale inadéquate qui règne partout dans le monde. Pour s’attaquer réellement à la pauvreté mondiale, les dirigeants mondiaux doivent adopter une démarche plus globale, centrée cependant sur la réduction de la vulnérabilité des citoyens.

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier