33

Le populisme, hier et aujourd’hui

MADRID – Il semble aujourd’hui qu’aucune démocratie occidentale ne soit à l’abri du populisme d’extrême droite. Bien que le discours populiste semble dernièrement avoir atteint son paroxysme, porteur de lourdes conséquences – en premier lieu desquelles un vote de « Brexit » consistant pour le Royaume-Uni à quitter l’Union européenne – la réalité veut que le poids du nativisme affecte depuis bien longtemps la politique démocratique.

Les mouvements populistes ont systématiquement tendance à œuvrer sur le plan de l’accusation. Dans les années 1930, le père Charles Coughlin, prêtre de l’Église catholique romaine à Détroit, préconise un programme fasciste pour l’Amérique, cherchant constamment à débusquer ceux qu’il considère comme responsables des maux de la société. De même aujourd’hui, les populistes d’extrême droite ne cessent de prendre à partie l’« establishment » et les « élites ».

Erdogan

Whither Turkey?

Sinan Ülgen engages the views of Carl Bildt, Dani Rodrik, Marietje Schaake, and others on the future of one of the world’s most strategically important countries in the aftermath of July’s failed coup.

En Europe, cela signifie reprocher à l’UE tout ce qui ne va pas. Appréhender les racines complexes des difficultés économiques et sociales actuelles – le Royaume-Uni et la France souffrant par exemple considérablement d’un système de privilèges hérités et de classes sociales inextricables – s’avère en effet beaucoup plus difficile que de se contenter de dénoncer une UE dépeinte comme un monstre crapuleux.

Au-delà de cette notion de reproche, l’idéologie populiste se fonde très largement sur le concept de nostalgie. La plupart des actuels mouvements populistes européens peuvent nous rappeler 1790, lorsqu’Edmund Burke est désavoué par la Révolution française, considéré comme le produit d’une croyance abusive en des idées contraires à l’attachement des citoyens pour l’histoire et la tradition.

Dans l’esprit des Brexiters britanniques, ce monde sans frontières que représente l’UE, favorable à la mondialisation, vient anéantir l’État-nation, plus à même de préserver leurs intérêts. Dans le cadre de la campagne sur le référendum, les partisans du Brexit n’ont cessé de faire référence à un passé au cours duquel les emplois étaient garantis, le voisinage familier, et la sécurité assurée. Que ce passé ait véritablement existé ou non semble peu leur importer.

La dernière fois que les démocraties européennes ont succombé à des mouvements populistes extrêmes, c’est-à-dire dans les années 1930, les acteurs démagogues puisaient principalement leur soutien dans la vieille classe moyenne inférieure, dont les membres craignaient d’être dépossédés de leurs biens, et poussés vers la pauvreté par des forces économiques incontrôlées. Au lendemain d’une crise prolongée de l’euro, suivie par une douloureuse austérité, les populistes d’aujourd’hui parviennent à jouer sur des peurs du même type, ici encore principalement chez les travailleurs plus âgés, ainsi que d’autres catégories vulnérables.

Bien entendu, l’Europe n’est pas seule à se laisser happer par le populisme. Donald Trump ayant récemment obtenu l’investiture républicaine sur le chemin de la présidentielle, les États-Unis sont eux aussi en grand danger. Trump dresse un tableau extrêmement sombre de la vie dans l’Amérique d’aujourd’hui, reprochant à la mondialisation (plus précisément à l’immigration), ainsi qu’aux dirigeants de l’« establishment » qui la promeuvent, les difficultés quotidiennes des travailleurs américains ordinaires. Son slogan de campagne, « Rendre sa grandeur à l’Amérique », constitue l’illustration ultime d’une trompeuse nostalgie populiste.

Par ailleurs, de même que les Brexiters entendent quitter l’Europe, Trump souhaite retirer l’Amérique de tous les accords internationaux dont elle fait partie, voire dont elle constitue le pilier. Le candidat républicain a également émis l’idée d’une sortie de l’OTAN, considérant que les alliés des États-Unis devaient payer pour la protection de l’Amérique. Ses attaques prennent également pour cible le libre-échange, et même les Nations Unies.

Comme ailleurs, ce protectionnisme et ce narcissisme national qu’incarne Donald Trump se fondent sur l’anxiété de tous ceux que viennent affecter les sombres forces impersonnelles du « marché ». L’adhésion au populisme représente une révolte contre l’orthodoxie intellectuelle des élites professionnelles cosmopolites. Ainsi, lors de la campagne du Brexit, le terme d’« expert » est devenu un véritable affront.

Il ne s’agit pas ici d’affirmer que cette remise en cause de l’ordre établi ne revêtirait aucune justification. L’establishment ne se montre pas toujours au plus près des citoyens. Le populisme constitue parfois un chemin légitime, lorsque des électeurs mécontents souhaitent faire entendre leur frustration et leur volonté d’un changement de cap. Et il faut dire qu’en Europe, les doléances légitimes abondent : austérité, chômage généralisé chez les jeunes, déficit démocratique dans l’UE, ou encore excès bureaucratique à Bruxelles.    

Seulement voilà, plutôt que de réfléchir à de réelles solutions, les acteurs populistes d’aujourd’hui en appellent la plupart du temps aux instincts les plus primaires des individus. Bien souvent, ils font prévaloir le ressenti sur la réalité des faits, attisant les peurs et la haine, et faisant appel au nationalisme. En réalité, les populistes sont moins animés par cette prétendue lutte contre les injustices économiques que par une volonté habile d’exploiter ces colères pour mieux gagner en soutien, à l’appui d’un programme pourtant régressif en terme d’ouverture sociale et culturelle.

C’est dans le cadre du débat sur l’immigration que cette vérité se fait la plus apparente. Aux États-Unis, Trump s’est forgé un soutien au travers de propositions consistant à empêcher les musulmans d’entrer en Amérique, et à bâtir un mur censé maintenir à l’écart les migrants désireux de franchir la frontière mexicaine. Il en va de même en Europe, ou les leaders populistes capitalisent sur l’afflux des réfugiés rescapés des conflits du Moyen-Orient, s’efforçant de persuader les citoyens que les politiques imposées par l’UE menacent non seulement la sécurité des Européens, mais également leur culture.

Le fait que la quasi-totalité des régions britanniques favorables au Brexit aient jusqu’à présent bénéficié de subventions considérables en provenance de l’UE vient appuyer cette interprétation. Idem pour les circonstances en Allemagne. Bien que l’arrivée d’un million de migrants principalement musulmans au cours de l’année n’ait nullement affecté l’économie du pays – qui demeure en situation de plein emploi – de nombreux Allemands rejettent la vision de la chancelière Angela Merkel, favorable à une Allemagne nouvelle et plus multiculturelle.

En somme, dans l’esprit de nombreux Européens, les immigrants constituent moins une menace pour leur subsistance qu’un défi pour leur identité nationale et ethnique. Les leaders populistes tels que Nigel Farage, et son Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni, n’hésitent pas à exploiter cette anxiété culturelle, conduisant les électeurs britannique à finalement voter contre leurs propres intérêts.

Or, ces doléances que manipulent les populistes tels que Nigel Farage et Donald Trump sont bel et bien réelles. Afin que soient préservés les principes d’ouverture et de démocratie dont dépend la pérennité du progrès social et économique, il est nécessaire que ces colères soient comprises et appréhendées. À défaut, les acteurs populistes ne cesseront de gagner en soutien, avec des conséquences potentiellement graves, comme l’illustre le fiasco du Brexit.

Support Project Syndicate’s mission

Project Syndicate needs your help to provide readers everywhere equal access to the ideas and debates shaping their lives.

Learn more

La bonne nouvelle, c’est qu’il existe également des précédents historiques au cours desquels certains États ont su échapper à la vague populiste. Dans les années 1930, tandis que l’Europe plonge sous la coupe soit de tyrans, soit de dirigeants démocratiques insipides, les Coughlin et autres populistes d’Amérique voient leur entreprise éclipsée par le New Deal du président Franklin Roosevelt. Et c’est précisément d’une nouvelle donne – dont il s’agirait qu’elle corrige le déficit démocratique béant de l’UE, et mette un terme à des politiques d’austérité contreproductives – dont l’Europe a aujourd’hui besoin pour être sauvée.

Traduit de l’anglais par Martin Morel