A GrabBike rider uses his mobile phone Bay Ismoyo/Getty Images

L’économie de plateforme

WASHINGTON – Il ne passe pas un jour ou presque sans qu’on voie paraître un article, s’organiser une conférence, se lancer des recherches ou s’annoncer des initiatives consacrées à l’avenir du travail. Les robots arrivent, ou bien n’arrivent pas aussi vite que nous le pensions, et lorsqu’ils arriveront, enlèveront-ils à tous leur travail ou bien créeront-ils autant d’emplois qu’ils en détruiront ? Ainsi vont les conversations. Et si, plutôt que de prédire l’avenir, nous tentions de regarder la réalité, telle qu’elle existe pour des millions de gens ?

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Environ 80% de la population mondiale vivent dans des économies émergentes – c’est-à-dire soutenues par des marchés informels, dans des structures d’emploi fluides. La commission Shift sur le travail, la main-d’œuvre et la technologie a invité des groupes, dans cinq villes américaines, à imaginer quatre scénarios, selon deux axes d’évolution : plus ou moins de travail, plus d’emplois ou de tâches. Les participants étaient partagés sur la quantité de travail qui sera disponible à l’avenir, mais presque tous prévoyaient que la décomposition en tâches des emplois se poursuivrait, aux deux bouts de la chaîne, pour les chauffeurs de taxi comme pour les collaborateurs des cabinets de conseil. Comme c’est le cas, dès aujourd’hui dans les pays émergents.

Les structures du travail, telles qu’elles existent dans ces pays, livrent, à l’examen, trois enseignements clés. Tout d’abord les gens accumulent plusieurs couches ou sources de travail et ne tirent pas leurs revenus d’une seule. Deuxièmement, l’économie de plateforme progresse rapidement et se construit sur les réseaux traditionnels. Enfin, ces modèles de travail font souvent bon ménage avec de criantes inégalités de revenus.

Les marchés informels des pays en développement se définissent par leur flexibilité et leur instabilité. Ceux qui ont la chance d’avoir un emploi officiel (moins de 40%) ont aussi des « à-côtés », qui leur permettent de vendre de leur temps, de leur expertise, mais aussi leur réseau d’adresse, leurs idées, afin de se garantir des instabilités du marché du travail. Un Nigérian, lorsqu’il affirme qu’« on a un travail le jour, un autre le soir et un autre encore le week-end », décrit très bien l’empilement des couches de travail.

Les mêmes structures sont en train d’émerger dans les pays développés. Une étude du JPMorgan-Chase Institute voit dans les emplois de plateforme une source, en général, de revenus complémentaires, utilisée pour contrebalancer les chutes éventuelles du revenu principal.

Une différence centrale caractérise toutefois les économies émergentes : des réseaux flexibles de personnes ou de petites entreprises y tiennent lieu d’employeurs officiels. Au Kenya, le secteur informel – qu’on appelle Jua Kali en swahili, soit le « soleil brûlant » – est le premier pourvoyeur d’emplois du pays. Le Rapport économique 2017 du bureau national des statistiques kényan montre que le Jua Kali a créé l’année précédente 747 300 emplois, tandis que l’apport du secteur officiel n’était que de 85 600 emplois.

Le Jua Kali représente des associations de secteur regroupant travailleurs et artisans qui rappellent les guildes médiévales. Ces corporations – de charpentier, de mécaniciens, de plombiers, etc. –  offrent des systèmes de caisses d’épargne, fournissent des opportunités de formation et créent une certaine forme de régulation du marché.

Intégrant l’apport technologique, nombre de ces corporations sont présentes en ligne pour accorder plus efficacement l’offre et la demande sur le marché du travail informel. En Indonésie, Go-Jek (un jeu de mots sur le moto-taxis, qu’on nomme là-bas ojek) est une entreprise qui pèse 2,5 milliards de dollars et livre au moyen d’une application mobile et par chauffeurs à motos, tout ce qu’on veut, du repas à la coupe de cheveux. Avec ces 200 000 chauffeurs, dans un trafic automobile effréné, l’entreprise accélère la productivité indonésienne.

Le marché des services juridiques low-cost, à Accra, au Ghana, fournit un autre exemple intéressant. Le journaliste Joseph Warungu décrit un « étroit passage, derrière le tribunal », fourmillant de notaires, d’avoués, d’écrivains publics et d’avocats offrant leurs services, qui vont de la déclaration de témoin à toutes sortes de contrats. Tous « travaillent avec efficacité et à des prix d’ami ». Ce passage n’est rien d’autre qu’une plateforme, qui réunit à leurs acheteurs de nombreux vendeurs de services juridiques, à la différence d’un cabinet traditionnel, qui se présente comme source unique de services, vendus à ses propres clients. La migration sur le web pourrait être faite instantanément.

Les économies développées commencent à peine à rattraper leur retard. La firme Bliss Lawyers met à disposition une « cour » de près de 15 000 juristes dans tous les États-Unis, payés plus de 200 dollars de l’heure pour travailler « sur une base contractuelle en interne ou pour les clients d’autres cabinets ». Moins spécialisées, le Business Talent Group fournit « aux activités en demande des talents à la demande », avec un large éventail de services professionnels.

Mais les marchés émergents montrent aussi le revers de la médaille de cette économie à la demande. Ils affichent les taux d’inégalités parmi les plus élevés du monde. Les cinquante économies les plus inégalitaires de la planète se trouvent en Afrique sub-saharienne et en Amérique latine, le record des inégalités de revenus étant détenu par l’Afrique du Sud.

Les marchés informels, le manque d’accès aux services financiers et les médiocres possibilités d’éducation continuent, dans ces pays, d’enfermer la plupart des populations dans une pauvreté relative. Les plateformes de l’économie « à la tâche » (gig economy), qui fournissent des « petits boulots » avec de maigres profits et sans possibilités d’évolution de carrière peuvent fournir un revenu complémentaire et amortir les chocs d’un autre emploi, mais ils ne renforcent ni la sécurité ni les offres de promotion d’un emploi officiel. De fait, la plupart de ceux qui se tournent, sur les marchés émergents, vers l’économie des petits boulots ne le font ni par désir de flexibilité ni pour répondre à leurs passions, mais tout simplement pour joindre les deux bouts.

Les marchés informels des économies en développement offrent néanmoins un vaste champ d’expérimentations pour transformer la mosaïque des emplois en un chemin stabilisé d’ascension sociale. Adapter les formations pour permettre aux travailleurs d’avoir les qualifications requises au moment où elles sont demandées, et créer, au moyen des chaînes de blocs, des historiques traçables du travail, voilà deux mesures qui permettraient d’aider les travailleurs de la gig economy à trouver plus facilement des propositions convenables et à retirer plus de valeur de la vente de leur travail.

Alors que les pays développés, en Europe, en Amérique du Nord et en Asie vieillissent rapidement, les économies émergentes sont, pour la plupart, jeunes. En 2040, un travailleur sur quatre dans le monde sera africain. Avec leurs marchés informels dynamiques, les pays émergents devraient facilement intégrer une économie à la tâche appuyée sur la technologie. Ce sont les jeunes Nigérians, Indonésiens et Viêtnamiens qui détermineront, et à un rythme de plus en plus rapide, les évolutions du travail mondial. Il n’est pas inutile, pour préparer l’avenir, d’écouter dès aujourd’hui ce qu’ils ont à nous dire.

Traduction François Boisivon

http://prosyn.org/RUCrvFK/fr;

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