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La véritable erreur d’Obama en Syrie

DENVER – Alors que le mandat du président américain Barack Obama approche de sa fin, il a dû essuyer des critiques de plus en plus virulentes ne pas avoir fait cesser les massacres en Syrie — ce que beaucoup appellent sa « pire erreur ». Les options préconisées par ses critiques auraient été tout aussi problématiques.

Les détracteurs d’Obama condamnent sa décision de ne pas avoir lancé, dès les débuts du conflit une intervention militaire énergique pour renverser le président syrien Bachar el-Assad, lorsque les États-Unis auraient pu appuyer des forces plus modérées censées être actives à l’époque. À tout le moins, soutiennent ces critiques, Obama aurait dû faire respecter la « ligne rouge à ne pas franchir » qu’il avait tracée, comme une intervention au cas où le régime Assad déployait des armes chimiques.

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En n’intervenant pas plus tôt et plus fermement, l’impression générale est qu’Obama, même avec l’aval des Nations Unies, n’a pas assumé sa « responsabilité de protéger » les populations civiles des exactions criminelles de l’État. Qui plus est, il a laissé la voie libre aux puissances extérieures qui appuient Assad — particulièrement la Russie, qui a envoyé des avions d’entraînement et d’assaut pour aider les troupes d’Assad — pour qu’elles interviennent dans le conflit.

Cette critique est non fondée. Même si Obama a assurément fait des erreurs dans sa politique à l’égard de la Syrie — des erreurs qui ont contribué à la faire chuter dans une spirale descendante — l’interventionnisme de plus en plus préconisé tant par les pontes du camp de la gauche que par ceux des milieux néoconservateurs s’est avéré destructeur en maintes occasions, notamment en Iraq et en Libye.

Les experts, les politiciens et le grand public devraient plutôt plaider pour une politique étrangère plus intégrée. Conjuguant l’influence et la logique, une telle stratégie ferait progresser les objectifs à court et long terme, triés et hiérarchisés selon leur capacité à mettre de l’avant les intérêts américains, sans compter ceux des autres pays, et ce, durablement.

En Syrie, un élément central de cette stratégie aurait été d’entamer des pourparlers avec Assad. La décision initiale de couper les ponts et de le forcer à renoncer au pouvoir représente l’exemple parfait des analyses bancales, dont les effets n’ont pas épargné l’administration Obama.

En 2011, l’administration Obama avait déterminé que, comme en Tunisie et en Égypte, le « printemps arabe » de l’insurrection en Syrie — généralement admis comme un mouvement démocratique — finirait par renverser Assad. Même lors des répressions sanglantes du régime dans des lieux comme Hama, Homs et plus tragiquement Alep, les responsables américains semblaient persuadés que la chute d’Assad était imminente. La plupart estimaient qu’il était pris au piège, et qu’il s’agitait désespérément dans un dernier soubresaut contre le cours inexorable de l’histoire.

En se fondant sur ce constat, les États-Unis et d’autres pays ont cherché à isoler le régime Assad. Ils se sont mis à l’œuvre pour rallier les groupes opposés au régime, offrant souvent des appuis substantiels. Et ils ont visé à obtenir la constitution d’un gouvernement provisoire et la tenue d’une élection démocratique.

Le constat était faux. Une politique ne peut être efficace sans analyse pertinente, de même que les mesures qui en découlent.

Les défauts de l’appréciation de l’administration d’Obama de la crise syrienne sont vite devenus évidents. Il est devenu flagrant que les radicaux sunnites, forts des appuis de l’étranger ont rapidement dominé le « mouvement démocratique populaire ». L’entité surgie de nulle part — le présumé État islamique — ne visait pas le renversement d’un dictateur sans pitié, mais d’éliminer les mécréants et les athées afin d’établir un califat islamiste sunnite extrémiste.

Évidemment, bon nombre de gérants d’estrade ont fait valoir que la radicalisation n’était pas inévitable et qu’elle s’était produite justement parce que des puissances extérieures comme les États-Unis ne sont pas intervenues plus tôt et avec plus de vigueur. Les études montrent pourtant que ce glissement est apparu dès les débuts de la crise. En fait, le mouvement d’opposition à Assad n’a peut-être jamais été, du moins pas complètement, la coalition démocratique éclairée telle que la dépeignait ses protecteurs.

Outre la mauvaise interprétation de l’opposition, l’administration Obama a fait une autre erreur fatidique en Syrie : elle n’a pas tenu compte des intérêts des autres puissances. La Russie, en particulier, a beaucoup misé sur la Syrie qui est devenue un enjeu stratégique ; sans compter de vives inquiétudes quant à la prise du pouvoir par les djihadistes, qui selon plusieurs sources comportent des éléments radicaux issus de la Tchétchénie.

Les Américains ont fait fi de tout cela, semblant incapables de prendre au sérieux à tout argument avancé par des membres du gouvernement russe du président Vladimir Poutine. Les responsables américains ont plutôt préféré faire la leçon à leurs homologues russes sur les vices du régime Assad. Selon eux, la Russie devait tout simplement se placer du bon côté de l’histoire.

Est-ce que le fait de renverser un État souverain — même dirigé par une odieuse dictature comme celle d’Assad — place vraiment les États-Unis ou la Russie du bon côté de l’histoire ? La Syrie n’en demeure pas moins un membre des Nations Unies. Il faut également relever, encore une fois, à quel point les tentatives précédentes de changements de régime par la force, comme en Libye, ont viré au vinaigre.

Pourtant aux États-Unis et ailleurs (évidemment, loin du front), les intellectuels continuent de se torturer les méninges sur les supposées occasions perdues d’intervenir militairement pour assurer la protection des civils. Peu d’entre eux semblent vouloir envisager la possibilité que la vraie occasion perdue loge plutôt à l’enseigne de l’absence d’aide aux négociations visant un accord viable de promotion de la paix. Peut-être est-ce une simple question de défense de ses politiques : aux États-Unis, sans doute plus que partout ailleurs, changer d’avis est une volte-face tournée en dérision considérée comme une option pire que de s’entêter à appliquer une politique qui ne fonctionne pas.

Néanmoins, des compromis encourageants semblent poindre à l’horizon. Maintenant que Daech perd du terrain, les États-Unis et la Russie ont commencé à discuter plus en détail d’une coordination militaire plus étroite. Il faut espérer que cette coopération s’étende à planifier des modes d’administration d’une société complexe et décimée.

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Bien entendu, rendu à ce point, il est impossible de dire ce qui sortira de la crise syrienne. Un nouvel État dirigé par les sunnites ? Plusieurs nouveaux États ? Il est même possible que la carte du Proche-Orient soit complètement redessinée. Ce qui est sûr, c’est que le résultat aura des répercussions majeures sur les voisins de la Syrie et sur la communauté internationale élargie. Leurs intérêts, conjugués à ceux du peuple syrien, doivent éclairer la moindre initiative pour faire cesser les massacres et créer des conditions de paix à long terme.

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier