Two teenage Nepali males reading newspapers Eye Ubiquitous/UIG /Getty Images

Le retour des journaux

BANGKOK – Si les médias sociaux n’ont plus rien d’une nouveauté, il paraissait possible en 2016 que des plateformes du web comme Twitter et Facebook supplantent définitivement les journaux traditionnels. A la suite de la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle aux États-Unis, la presse généraliste semblait avoir non seulement perdu le nord, mais également sa pertinence.

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Trump a ensuite pris la tête de l’offensive, sur plusieurs fronts, contre les médias traditionnels, et les journaux en particulier. De leur côté, de nombreux journalistes furent aussi prompts à dire qu’ils avaient atteint leurs limites. Accusés d’être élitistes, peu en phase avec leurs lecteurs et incapables d’avoir envisagé l’issue de l’élection présidentielle, les journaux réagirent par l’auto-flagellation et le repentir. Déroutés par les attaques de toutes parts, les experts, qui n’avaient pas su pronostiquer l’élection de Trump, ont prédit que le recul des ventes, la désaffection des lecteurs et la perte de crédibilité annonçaient la disparition imminente des journaux tels qu’on les connaissait.

Mais à peine plus d’un an plus tard, il est clair que l’élection de Trump n’a pas conforté ce scénario. Au contraire, son arrivée au pouvoir a rendu les organes de presse traditionnels plus pertinents que jamais. L’histoire médiatique la plus intéressante de 2017 est peut-être la manière dont Trump a bien malgré lui rendu leur grandeur aux journaux.

Les journaux ont opéré ce redressement remarquable en faisant ce qu’ils font le mieux : le journalisme d’investigation et la publication de reportages inédits. Depuis novembre 2016 et en particulier depuis l’investiture de Trump en janvier 2017, les journaux ont pris les devants en publiant des articles allant des conflits d’intérêts impliquant Jared Kushner, le gendre de Trump, aux preuves des rencontres entre Michael Flynn, l’ancien conseiller à la sécurité nationale, et l’ambassadeur de Russie à Washington, Sergueï Kislyak.

Ces histoires d’intrigues politiques rivalisent avec les allégations scabreuses de comportements sexuels répréhensibles de la part du producteur hollywoodien Harvey Weinstein, du candidat républicain au Sénat américain Roy Moore et d’autres hommes puissants. Et l’avalanche de révélations embarrassantes pour Trump ne se limite pas aux soupçons d’ingérence de la Russie dans la campagne électorale américaine.

Il est important de noter que les investissements des journaux – dans la mobilisation rapide d’équipes d’enquêteurs, dans les enquêtes au long cours et un journalisme basé sur des données vérifiées – ne sont possibles que parce que davantage de lecteurs payent pour leurs nouvelles, en particulier au moyen d’abonnements en ligne. La génération Y, en Occident, déconcertée par l’essor des « fake news », contribue au redressement des tirages dans les principaux marchés. Le redémarrage de la croissance est encore plus marqué dans la région Asie-Pacifique, où les lecteurs, en Chine et en Inde, ont favorisé un nouvel essor de la presse écrite traditionnelle.

Évidemment, ce redressement post-électoral de la presse n’est pas de son seul fait : il a été facilité par l’incapacité des médias sociaux à consolider leurs acquis. Aveuglées par l’illusion d’avoir accaparé l’influence auparavant exercée par les journaux, les grandes pointures des médias sociaux ont bâclé leurs tentatives de détrôner les anciens médias. Au lieu de publier des informations inédites, elles se sont lancées dans la publication de manifestes, comme la jérémiade de 5700 mots du fondateur de Facebook Mark Zuckerberg, qui ne porte sur rien de précis. Et s’il fut une époque où 140 caractères semblaient plus attrayants que des éditoriaux de 700 mots, la concision ne suffit plus (ni d’ailleurs, l’incohérence verbeuse).

Ayant fait main basse sur la vérité, les médias sociaux ne surent plus qu’en faire. Ils n’ont pas innové, en suivant par exemple la trajectoire de BuzzFeed, qui d’un piège à clics notoire s’est transformé en un site d’enquêtes et de reportages journalistiques fouillés.

Après l’élection de Trump, BuzzFeed a secoué l’industrie des médias en publiant le dossier Steele, une compilation d’informations compromettantes sur Trump rassemblées par un ancien responsable du MI6, les services secrets britanniques. Quelques mois plus tard, le site a publié un rapport de 8500 mots sur Milo Yiannopoulos, un ancien commentateur vedette du site web d’actualités américain d’extrême droite Breitbart News. Le Columbia Journalism Review a qualifié l’article de « pionnier », mais de récentes escarmouches entre CNN et BuzzFeed révèlent une certaine réticence à accepter le site d’informations comme un organe médiatique légitime – avec en toile de fond, l’émergence potentielle d’une nouvelle guerre médiatique.

Pendant ce temps, la plupart des principaux médias sociaux ont continué à relayer les aberrations présidentielles qui intéressent ou amusent leurs utilisateurs, comme l’analyse du terme « covfefe », un mot qui n’existe pas, utilisé par Trump dans l’un de ses tweets. Ce processus a incité certains à penser que Trump façonne l’ordre du jour des médias sociaux. C’est peut-être le cas. Mais ses tweets ad nauseam sur les défaillances des journaux et les fausses informations ont aussi incité certains lecteurs plus raisonnables à se tourner vers les journaux comme bastions de l’anti-trumpisme. En d’autres termes, la renaissance des journaux est une réaction viscérale, et partisane, aux médias sociaux à l’époque de Trump.

Trump, le parvenu, est à la tête de l’offensive contre les pandits des médias traditionnels, dopée par un autre perturbateur, les médias sociaux. Mais la tactique de Trump est vouée à l’échec. Les journaux ont même trouvé des alliés au Congrès américain. Lorsque les commissions du Sénat et de la Chambre des représentants chargées d’évaluer l’ingérence possible de la Russie dans la campagne électorale américaine auditionnent des représentants de Facebook, de Twitter et de Google, la jubilation des grands médias est perceptible à la une des journaux.

Pire encore pour les médias sociaux, ce sont les articles de presse qui sont régulièrement cités lors des dépositions devant le Congrès. Le témoignage de l’ancien directeur du FBI James Comey sur ses interactions avec Trump, qui a conduit à l’ouverture d’une enquête par un procureur spécial sur les liens de Trump avec la Russie lors de la campagne électorale en 2016, a par exemple fait l’objet d’une fuite au New York Times.

A mesure que se multiplient les appels en faveur d’une plus grande réglementation des médias sociaux, ce sont les journaux – jusqu’à peu supposés moribonds – qui ont partout dans le monde fourni les reportages incitant les législateurs à agir. Parce que les plateformes des médias sociaux, en dépit de leur puissance et de leur potentiel, n’ont jamais développé les capacités journalistiques nécessaires pour remplacer les médias traditionnels, la balance penche aujourd’hui en faveur de ces derniers.

Bajinder Pal Singh est directeur du département Médias et Communications de l’Asian Institute of Technology sis en Thaïlande.

http://prosyn.org/5DGczdN/fr;

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