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Le paradoxe des politiques identitaires

BARCELONE – Les élections législatives au Royaume-Uni ont fourni un exemple sur la manière dont la question de l'identité nationale remodèle paysage politique de l'Europe. Le Parti National écossais, qui incarne une version de gauche des politiques identitaires, a décimé le parti travailliste écossais, ce qui a permis aux Conservateurs d'obtenir la majorité absolue au Parlement. Le gouvernement du Premier ministre David Cameron (qui s'est concentré sur l'identité britannique, plutôt que sur le destin commun du Royaume-Uni avec l'Europe), doit bientôt organiser un référendum sur l'adhésion prolongée du Royaume-Uni à l'Union européenne, avec des conséquences imprévisibles.

Durant des décennies, le débat politique en Europe s'est axé en grande partie sur les politiques et les institutions économiques. Les conservateurs ont plaidé pour une économie axée sur le secteur privé, des marchés sans entraves, une baisse des impôts, une réduction des dépenses publiques et des biens publics limités. Les libéraux et les sociaux-démocrates ont favorisé une économie de la propriété privé, des marchés, de l'intégration européenne et une augmentation du commerce, modérée par des impôts de redistribution et des transferts substantiels, un fort filet de sécurité sociale et une propriété publique dans des domaines comme les infrastructures et les finances.

Erdogan

Whither Turkey?

Sinan Ülgen engages the views of Carl Bildt, Dani Rodrik, Marietje Schaake, and others on the future of one of the world’s most strategically important countries in the aftermath of July’s failed coup.

Dans ce système bipolaire, les partis divergent sur des nuances de politique économique, mais ont globalement approuvé les valeurs démocratiques, le projet européen et la nécessité de s'adapter pour gérer la mondialisation, plutôt que de la rejeter en bloc. Mais avec le succès croissant des appels à l'identité et face au regain du nationalisme ethnique ou religieux, cela est en train de changer. Les fantômes du début et du milieu du XXème siècle sont-ils de retour ?

Cette question est particulièrement pertinente pour l'Europe, mais elle revêt aussi une importance mondiale. Au Moyen-Orient, par exemple, les politiques identitaires se manifestent sous leur forme la plus sinistre : un affrontement chaotique et violent entre Sunnites et Chiites, illustrée par la montée de l'État islamique.

La fidélité à une identité perçue peut comporter des éléments inoffensifs et enrichissants, comme par exemple la promotion d'une langue régionale. Le problème avec les politiques identitaires est qu'elles mettent en conflit un endogroupe avec ce qu'il perçoit comme « autre » : une approche qui peut facilement stimuler le chauvinisme, la discrimination négative et susciter les antagonismes.

Une des principales raisons de la résurgence des politiques identitaires en Europe est la mondialisation, qui a limité la capacité des pays ou des peuples à contrôler leur économie. En effet, l'économie mondiale est à tel point interconnectée et marchés mondiaux sont si puissants, qu'il semble rester peu de place pour que les politiques nationales puissent perturber les flux hyper-mobiles de capitaux.

Alors que la mondialisation a contribué à renforcer la prospérité globale, elle a été plus bénéfique à ceux qui forment la nouvelle élite mondiale. Parallèlement, de nombreuses personnes en Europe sont confrontées à une plus grande insécurité économique, en raison des nouvelles technologies ou de la concurrence de la main d'œuvre à moindre coût ailleurs dans le monde. À moins que ces personnes puissent améliorer leurs connaissances et leurs qualifications (voire dans certains cas qu'elles soient capables d'évoluer vers un nouveau secteur d'activité ou vers un nouveau site), elles sont confrontées à des opportunités économiques réduites. Ces groupes défavorisés sont particulièrement nombreux dans les pays les plus durement touchés par la récente crise financière mondiale et sont maintenant aux prises avec un chômage élevé.

Mais même les personnes relativement prospères sont frustrées par certaines caractéristiques de la mondialisation. Elles peuvent s'opposer à l'utilisation de leurs impôts pour « subventionner » des pauvres qui ne partagent pas la même identité, comme les immigrés, les Belges francophones, les Italiens ou les Grecs.

Quand il s'agit d'échanger des points de vue touchant au protectionnisme, à l'intégration européenne et à la mondialisation économique, les gens d'extrême droite et d'extrême gauche partagent souvent les mêmes opinions. En France, par exemple, de nombreux partisans du Front National ont voté pour les communistes il y a 30 ans. Et en effet, le programme économique du Front National est assez semblable à celui du Front de Gauche (un bloc électoral comprenant le Parti Communiste Français et le Parti de Gauche).

Bien sûr, quand il s'agit de l'immigration et des droits de l'homme, la tradition idéologique internationaliste du socialisme empêche les discours racistes et nationalistes extrêmes à l'extrême gauche. Mais étant donné que ces partis sont en compétition avec l'extrême droite pour séduire les mêmes électeurs désenchantés, leur humanisme sur ces questions est devenu un lourd handicap politique, ce qui peut expliquer pourquoi l'extrême droite a dernièrement mieux réussi aux élections.

Pendant ce temps, la montée des mouvements politiques identitaires présente un énorme défi pour les partis politiques traditionnels européens. Les conservateurs traditionnels, largement perçus comme inféodés aux intérêts économiques des riches, doivent trouver des moyens de se montrer populistes, mais sans trop ressembler à leurs concurrents d'extrême droite sur les questions d'immigration et des droits de l'homme. Cameron est parvenu à cet état d'équilibre fragile et a été récompensé par les électeurs. Les républicains traditionnels des États-Unis, mis sous pression par les forces les plus extrêmes au sein de leur parti, relèvent un défi semblable.

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Pour les partis de centre gauche, la tâche est encore plus intimidante. Ils doivent proposer à leurs électeurs un programme économique réaliste, favorable au marché et ouvert au commerce international, tout en promettant des avantages réels aux 60 à 70% des gens les plus pauvres de la population, qui sont tout naturellement frustrés par le manque de progrès économique. Si la politique économique d'un parti de gauche est perçue comme une pâle copie d'un ordre du jour de la droite, les segments les plus pauvres de la population vont graviter autour des forces chauvines et de leurs fausses promesses de protection, contre les conséquences de la mondialisation.

Les prochaines élections en Espagne, en Turquie, au Danemark et au Portugal (sans parler des prochaines élections présidentielles américaines) vont présenter leurs propres versions de ces défis. La gauche en particulier devra défendre les principes d'égalité et de démocratie, tout en trouvant des moyens de gérer une mondialisation irréversible notamment par le biais de la coopération internationale. Le grand paradoxe est que si la montée des politiques identitaires se poursuit, les gouvernements seront encore moins en mesure de régler les problèmes qui suscitent ces politiques.