Egyptian President Abdel Fattah el-Sisi meets with Managing Director of the IMF Christine Lagarde Egyptian Presidency Press Office/Anadolu Agency/Getty Images

Les économistes devraient-ils porter des jugements moraux ?

BUDAPEST – J’ai récemment participé à un séminaire doctoral d’économie du travail à l’université d’Europe centrale de Budapest. Nous y examinions si le plan du gouvernement hongrois sur le chômage de longue durée était efficace et nous avons soulevé à l’attention des doctorants un certain nombre de problèmes techniques.

Mais je suis ressorti perturbé de cette expérience, en me demandant si les économistes professionnels (notamment en Occident) n’auraient pas besoin de réexaminer le contexte politique et moral dans lequel ils font leur travail. Ne devraient-ils pas se demander si leurs conseils, même strictement techniques, prodigués à des gouvernements népotistes, corrompus ou antidémocratiques sont moralement justifiables ?

Certes, réduire le chômage à long terme, ce serait soulager la société d’un de ses maux, et probablement garantir un usage plus efficace des ressources publiques. Mais l’amélioration de ses performances économiques peut venir renforcer un mauvais gouvernement. C’est le dilemme auquel sont précisément confrontés les économistes dans un large éventail de pays, de la Chine et de la Russie à la Turquie, la Hongrie ou la Pologne. Et nous n’avons aucune raison de penser que les économistes du « cœur démocratique » de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord ne seront pas confrontés, à l’avenir, au même dilemme.

Au cours du temps, les économistes ont développé trois types de justifications morales ou politiques à leur travail technique. La première, qui est aussi la plus simple, s’alignant sur une conception attribuée à John Maynard Keynes, est de considérer tout bonnement « les pouvoirs en place » (bénéficiaires en dernière analyse du travail des économistes) comme des « despotes bienveillants » (à ceci près que Keynes n’a jamais considéré les bureaucrates britanniques de son temps comme des despotes).

Dans les années 1970, cette réponse fut remise en cause par des économistes se situant à l’opposé du spectre politique occidental, qui firent remarquer que les bureaucrates avaient, comme les autres pourvoyeurs, leurs propres intérêts. Aussi auront-ils toujours avantage à étendre leur importance individuelle et collective, sans se soucier de savoir si les bénéfices sociaux s’en trouvent augmentés. L’argument conduisit certains économistes à se montrer « sceptiques » à l’égard de l’intervention de l’État et à préférer des solutions fondées sur le marché pour toutes les questions où le besoin de régulation n’apparaissait pas comme une évidence.

Entre ces deux positions, la plupart des économistes se sont contentés d’exercer leur métier en partant de l’hypothèse que les bureaucrates, si intéressés qu’ils soient à leur préservation, sont sujets au contrôle des responsables politiques, dont le propre intérêt est d’être réélus en donnant satisfaction à leurs électeurs. Tant que les solutions techniques aux problèmes politiques étaient proposées par les économistes à des fonctionnaires adoubés par la légitimité démocratique, les inquiétudes morales ou politiques n’avaient pas, à leurs yeux, de raison d’être.

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De fait, même les économistes des dictatures communistes pouvaient, avec une conscience relativement nette, offrir leurs meilleurs conseils techniques, car ils étaient convaincus qu’en introduisant plus de résultats passant par le marché, ils injecteraient de l’efficacité dans les économies planifiées et augmenteraient les libertés individuelles. Ce fut le cas jusqu’en Union soviétique, du moins après l’arrivée au pouvoir de Nikita Khrouchtchev, dans les années 1950.

Aujourd’hui pourtant, pour la première fois depuis des décennies, les économistes doivent considérer les conséquences morales que peuvent avoir les conseils qu’ils donnent à des gens médiocres ou affligeants. Ils ne peuvent plus se tenir à l’abri des dilemmes auxquels sont confrontées d’autres professions – l’exemple classique étant celui des ingénieurs qui conçoivent les missiles et autres systèmes d’armes.

Le nouveau choix moral se posant aux économistes est peut-être plus cruel au sein des institutions financières internationales (IFI), comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce, où des mandarins de l’économie, jouissant d’une grande influence sur les décisions de politique publique, gagnent leur vie.

Après la chute du communisme soviétique, les IFI ont admis la Russie et les autres anciennes républiques soviétiques (ainsi que la Chine) en pensant que chacun de ces États avancerait sur le chemin de la démocratie et de l’économie de marché régulée. Mais tandis que se généralise le recul démocratique, les économistes doivent se demander si ce qui est bon pour les États autoritaires l’est aussi pour l’humanité. La question est particulièrement pertinente pour ce qui concerne la Chine et la Russie, chacune étant assez importante pour faire pencher l’équilibre mondial des pouvoirs en défaveur de la démocratie.

Étant donné la situation, il tombe sous le sens que les pays démocratiques devraient tenter de limiter l’influence des régimes autoritaires au sein des IFI – sinon les exclure totalement dans les cas extrêmes. Mais il n’est pas inutile de distinguer, dans un tel contexte, deux sortes d’institutions internationales : d’une part, les organes de réglementation qui facilitent la coexistence entre des pays aux idéologies ou aux intérêts nationaux hostiles, de l’autre, les organisations qui créent une forte communauté d’intérêts, partant du principe que les avantages économiques et politiques de certains de leurs membres « ruissèlent » et se répercutent sur les autres.

l’OMC est un exemple du premier type, tout comme les Nations unies, dans les cadre des institutions politiques internationales. L’Union européenne, d’un autre côté, est l’exemple le plus frappant d’une véritable communauté d’intérêts. Le FMI, la Banque mondiale et nombre d’agences de l’ONU se tiennent quelque part entre ces deux pôles.

D’une telle catégorisation, nous pouvons déduire des lignes de conduite pour les économistes, dès lors qu’ils conseillent des régimes autoritaires. Un conseil ou une connaissance scientifique qui permette à un gouvernement autoritaire d’éviter d’entrer en conflit avec d’autres pays serait dans la plupart des cas moralement acceptable. Après tout, comme l’a répété Winston Churchill, il vaut mieux se parler que se faire la guerre (« to jaw-jaw is always better than to war-war »). Les recherches sur le meilleur partage possible des ressources en eau douce, rares au Moyen-Orient, entre les différents pays de la région, constitueraient un bon exemple.

D’un autre côté, les économistes doivent considérer avec beaucoup de précautions les conseils qu’ils prodiguent ou les recherches qu’ils conduisent lorsque les conséquences politiques pour les gouvernements autoritaires en sont évidentes. Les économistes ne devraient pas se mêler d’aider les régimes autoritaires à atteindre leurs buts néfastes sous le prétexte d’améliorer la croissance économique ou d’épargner des ressources. Ce qui signifie probablement refuser de conseiller le Premier ministre hongrois Viktor Orbán sur les moyens de réduire le chômage de longue durée.

Cela va sans dire, chaque cas est unique, et les économistes auront à décider eux-mêmes. Comme ce fut autrefois le cas, certains peuvent même prendre parti pour l’autoritarisme. Mais pour la profession dans son ensemble, les conséquences morales de la mise en pratique des analyses économiques ne peuvent plus être ignorées.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

http://prosyn.org/Ro6IG6d/fr;

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