Photo by Carlos Tischler/Getty Images

Le Mexique élit son propre Trump

MEXICO CITY – Si le président américain Donald Trump exaspère le monde entier depuis un an et demi, aucun pays ne souffre plus de sa présence au pouvoir que le Mexique. Or, parmi les trois principaux candidats à l’élection présidentielle tout juste achevée au Mexique, aucun n’était aussi mal armé que le vainqueur Andrés Manuel López Obrador – surnommé AMLO – pour pouvoir affronter la brute de la Maison-Blanche. C’est pourtant lui que le peuple mexicain a choisi d’élire, lui qui aura affaire à Trump pendant la majeure partie (voire la totalité) de son mandat de six ans.

Les relations entre le Mexique et les États-Unis n’ont pas constitué un thème majeur de la campagne, et ne figuraient pas non plus parmi les priorités d’AMLO. Or, plus que toute autre problématique, ces relations sont vouées à impacter les Mexicains.

AMLO partage avec Trump plusieurs similitudes. Tous deux apparaissent comme de fervents nationalistes économiques : Trump entend rendre les États-Unis autosuffisants en aluminium et en acier, tandis qu’AMLO aspire au même objectif pour le Mexique concernant blé, maïs, bois et viande porcine. Tous deux désapprouvent les traités commerciaux, bien qu’ils tempèrent cette aversion en faisant preuve d’un pragmatisme sélectif : Trump a renoncé au Partenariat transpacifique, mais pas à l’Accord de libre-échange nord-américain (pour l’heure), tandis qu’AMLO affirme vouloir continuer de renégocier l’ALÉNA avec les États-Unis et le Canada, en phase avec la démarche du président sortant Enrique Peña Nieto.

Chacun des deux hommes méprise le pays de l’autre, et cède aux caprices de ses propres partisans nationalistes, qui poussent parfois jusqu’à l’extrême leurs passions profondes. Tous deux savent néanmoins qu’il leur faut négocier, concilier et s’adapter aux réalités du terrain.

Malgré ces ressemblances – ou plutôt à cause d’elles – Trump et AMLO sont quasi-certainement voués à plonger les relations entre l’Amérique et le Mexique dans de nouvelles profondeurs de suspicions et de tensions, à mesure que les facteurs objectifs et les ferveurs subjectives aggraveront les vieux conflits et en alimenteront de nouveaux. Commerce, immigration, drogue, sécurité et problématiques régionales continueront de dominer l’agenda bilatéral. Or, sur tous ces fronts, AMLO se trouvera confronté au président américain le plus conflictuel depuis près d’un siècle.

Sur le plan commercial et douanier, bien que les positions spécifique d’AMLO demeurent inconnues, nombre de ses propositions économiques contredisent la lettre de l’ALÉNA. La fixation de prix plancher pour de nombreux produits agricoles, et la volonté de voir le Mexique produire ce qu’il consomme, s’inscrivent en contradiction avec bien des dispositions de l’ALÉNA – ainsi qu’avec l’objectif de Trump consistant à réduire le déficit commercial bilatéral des États-Unis.

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Prenant ses fonctions le 1er décembre prochain, AMLO a promis de conserver le traité tout en continuant de revoir ses dispositions. Or, même dans le meilleur des cas, la relève de garde est vouée à retarder tout accord définitif et toute ratification par les trois pays. Dans le même temps, Trump et ses menaces constantes de sortie de l’ALÉNA ou d’imposition de nouveaux droits de douanes – par exemple sur les exportations automobiles mexicaines vers les États-Unis – agaceront inévitablement les nouveaux dirigeants du Mexique.

L’immigration constituera probablement un sujet encore plus sensible. L’insistance de Trump pour la construction d’un mur le long de la frontière, le nombre croissant de Mexicains expulsés du cœur des États-Unis, l’arrivée de migrants d’Amérique centrale via le Mexique, la détention distincte des enfants de migrants, ainsi que la pression diplomatique et rhétorique de Trump sur tous ces fronts ne faciliteront pas les choses. Les courbettes de Peña Nieto face à l’Amérique sur la plupart de ces questions, depuis l’invitation à Mexico City du candidat Trump au plus fort de sa campagne présidentielle, conduiront logiquement AMLO à s’en démarquer au maximum, en tenant tête à Trump le plus souvent possible, même symboliquement.

Peña Nieto avait annoncé qu’il userait de l’immigration et de la sécurité comme d’une monnaie d’échange dans la poursuite d’une approche globale autour de toutes les questions de l’agenda bilatéral. Il ne l’a jamais fait. Dès lors qu’AMLO dépassera de cette vision simpliste, en comprenant la complexité des problématiques en jeu, il sera tenté d’accomplir ce que Peña Nieto n’a jamais osé faire. Le Mexique dispose de nombreux leviers sur l’immigration, tels que l’assouplissement des contrôles à sa frontière sud avec le Guatemala, ou le refus d’admission des expulsés d’Amérique à moins que les autorités des États-Unis puissent prouver leur nationalité mexicaine. À l’approche des élections de mi-mandat en novembre, puis de la campagne présidentielle de 2020, Trump aura du mal à refuser d’assouvir l’animosité identitaire de ses partisans.

La lutte contre la drogue se situe à une même croisée des chemins. Au États-Unis, la crise des opiacés ne montre aucun signe d’amélioration, sachant qu’une part significative de l’héroïne et du fentanyl consommés en Amérique provient directement ou indirectement du Mexique. À l’inverse, de plus en plus d’États américains légalisent le cannabis thérapeutique et/ou récréatif, de même que le Canada. Bien qu’AMLO soit très conservateur sur ces questions, s’opposant à tout type de légalisation, il lui sera difficile de maintenir les niveaux passés de coopération avec les États-Unis dans la lutte contre la drogue. L’hostilité du peuple mexicain vis-à-vis de Trump, ainsi que son opposition à la forme secrète, intrusive et probablement illégale de coopération instituée par ses deux prédécesseurs, y feront inévitablement obstacle.

AMLO a insinué qu’il envisageait une forme d’amnistie pour les cultivateurs occasionnels de marijuana et de pavot, mais pas pour les caïds. Or, la ligne de distinction n’est pas toujours claire. Les paysans de Guerrero cultivent par exemple l’amapola pour les cartels, pas pour leur profit personnel. Par ailleurs, la Drug Enforcement Administration américaine ne verra pas d’un bon œil une telle volte-face par rapport aux engagements des présidents mexicains précédents consistant à livrer une guerre de choix coûteuse, sanglante et systématique contre la drogue au Mexique.

D’autres problématiques figurent bien entendu à l’agenda américano-mexicain, qui s’étendent du partage de renseignements à la lutte contre le terrorisme, en passant par les crises régionales du Venezuela, du Nicaragua et potentiellement de Cuba. AMLO maintiendra quasi-certainement la coopération mexicaine sur ce premier ensemble de questions, tout en renouant avec la position traditionnelle et anti-interventionniste archaïque du Mexique en matière de diplomatie régionale. Mais Trump s’intéresse davantage à la sécurité qu’au président vénézuélien Nicolás Maduro ou à celui du Nicaragua Daniel Ortega, ce qui pourrait donc permettre d’éviter une rupture totale.

Le désir de changement au Mexique, ainsi que l’incompétence et la perte de crédibilité de l’administration sortante, ont sans doute rendu la victoire d’AMLO inévitable. Les Mexicains vont désormais devoir assumer les conséquences de leur choix, de la même manière que leur pays – plus que tout autre – doit faire face aux conséquences du choix qu’ont fait les Américains en 2016.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

http://prosyn.org/tMMUmt4/fr;

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