Luigi Di Maio, Leader of 5-Star Movement Antonio Masiello/Getty Images

Les fous au pouvoir

PRINCETON – Dans son ouvrage Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, John Maynard Keynes s’inquiétait, par ce commentaire célèbre, de ce que « Les fous au pouvoir qui se prétendent inspirés par des voix célestes distillent en fait un délire né quelques années plus tôt dans le cerveau de quelque écrivaillon de Faculté ».

Et pourtant, même en l’absence de théories normatives, feindre le délire ou la folie peut être une stratégie de négociation plausible, imposante et assez contagieuse. Au début des années 1970, le président américain Richard Nixon l’a appliquée pour convaincre les Nord-Vietnamiens qu’il avait le doigt sur le bouton nucléaire et qu’ils avaient tout intérêt à négocier la fin du conflit – faute de quoi, il appuierait. Et en 1986, lors du sommet à Reykjavik entre le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev et le président américain Ronald Reagan, ce dernier stupéfia Gorbatchev en proposant que les États-Unis et l’Union soviétique détruisent leur arsenal nucléaire respectif.

Qu’il s’agisse d’escalader ou de désamorcer une crise, l’efficacité de la stratégie du fou semble dépendre du point auquel la « démence » du dirigeant politique est perçue comme ambiguë – à tel point que même les historiens ne parviennent à faire la distinction entre sincérité et stratagème.

Avec le président américain Donald Trump soufflant le chaud et le froid à propos du sommet sur la question nucléaire avec la Corée du Nord, et ses menaces de nouvelles sanctions contre l’Iran, la stratégie du fou semble revenir en force. Elle est aujourd’hui adoptée par d’autres dirigeants et s’étend rapidement à d’autres domaines, s’invitant notamment dans les débats sur la réforme des systèmes politique et monétaire européens.

Dernièrement, il a semblé possible que la crise de la dette de la zone euro, plus ou moins dormante depuis 2012, revienne sur le devant de la scène. Avec des taux d’intérêts au plus bas, la dette publique de l’Italie paraissait viable. Mais la nervosité des marchés face aux incertitudes politiques dans ce pays permet d’imaginer une situation où les taux d’intérêts remontent et restent hauts, transformant la dette italienne en une menace sérieuse pour la zone euro, ou même pour l’économie mondiale.

Les inquiétudes des investisseurs concernant la perspective d’une nouvelle crise de la dette dans la zone euro ont atteint un point culminant depuis que le Mouvement 5 étoiles (M5S), populiste, et le parti d’extrême-droite, la Ligue du Nord, ont échoué à former un gouvernement après des mois de tractations suivant les élections. La coalition de ces deux partis, qui après les législatives du 4 mars dernier réunissent ensemble une majorité parlementaire, s’est clairement inspirée des tactiques de Trump, espérant utiliser la dette publique italienne pour obtenir des concessions de l’UE.

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Cette stratégie s’avérera-t-elle payante ? Le premier élément, et le plus basique, de la stratégie du fou est la capacité de créer un niveau d’incertitude dommageable pour d’autres pays, raison pour laquelle elle ne fonctionne pas pour des pays plus petits, comme l’a rapidement appris le nouveau gouvernement grec en 2015 après avoir tenté une stratégie de la corde raide avec ses créanciers européens.

Dans le cas où l’économie d’un pays est suffisamment importante pour ébranler les marchés financiers mondiaux (ce qui est clairement le cas de l’Italie), trois autres facteurs déterminent le succès de la stratégie du fou. Tout d’abord, le gouvernement d’un tel pays doit pouvoir convaincre le reste du monde que ce sont les électeurs qui le contraignent des actes « déments ». L’idée est qu’il serait en fait irrationnel pour un gouvernement démocratiquement élu d’agir prudemment si cela signifie un rejet des électeurs, dont les positions sont profondément ressenties même si elles sont à courte vue. Dans le cas de l’Italie, les populistes ont tiré parti de la désillusion des électeurs envers un parti de centre-gauche dont la position pro-européenne n’a produit aucun résultat.

Il doit ensuite exister une division claire entre les « faucons » et les « colombes » au sein du gouvernement du fou. Lors de toutes négociations, les autres parties feront des concessions pour renforcer les colombes, en sachant pertinemment qu’à défaut, les « faucons », énervés, iront de l’avant avec leur projet apocalyptique. Dans le cas de Trump, cette dynamique est réunie en une seule personne, encline à des sautes d’humeur imprévisibles entre l’ouverture d’esprit et la colère. Mais elle existe également au sein de l’administration, avec le faucon John Bolton, le conseiller à la sécurité nationale partisan d’une ligne dure.

Dans le cas de la coalition M5S/Ligue, un faucon était nécessaire pour contrebalancer le président italien pro-européen, Sergio Matarella, raison pour laquelle le choix de la coalition antisystème s’est porté sur Paolo Savone au poste de ministre de l’Économie et des Finances, un économiste de 81 ans dont les positions sont, selon l’ancien ministre italien de l’Économie Vincenzo Visco, « radicalement et suicidairement anti-allemandes ». Lorsque Matarella a mis son veto à cette nomination, la coalition populiste a renoncé à former un gouvernement, précipitant le chaos politique actuel.

Enfin, pour réussir, un gouvernement doit avoir un projet belliqueux plausible et capable de causer des perturbations généralisées. La coalition populiste italienne a par exemple indiqué qu’elle envisageait la création d’une structure de paiement parallèle (les miniBots), confortant ainsi sa menace de poursuivre une expansion budgétaire, au mépris des critères de convergence de l’UE.

A mesure que davantage de gouvernements, de partis et de responsables politiques se rallient à la stratégie du fou, la possibilité d’un accord dans toutes négociations ira s’amenuisant. En fait, des économistes allemands ont déjà réagi à la crise politique italienne en publiant une lettre ouverte opposée à toute réforme de la zone euro qui pourrait être perçue comme une concession.

Mais dénoncer les dangers de la stratégie du fou ne suffit pas à la contrer. Les électeurs doivent également être convaincus que de meilleures alternatives sont possibles et que l’intégration européenne peut encore sauvegarder leurs intérêts. Dans les mois à venir, avant les prochaines élections anticipées en Italie et les élections européennes en mai 2019, les dirigeants de l’UE ont, un peu, de temps pour démontrer que le projet d’intégration européen n’est pas seulement synonyme de paralysie politique et de stagnation économique.

Nous pourrions à défaut être confrontés à la face sombre de la stratégie du fou. Avant son abdication en 1918, le Kaiser allemand Guillaume II n’avait besoin de prétendre qu’il était déséquilibré – il l’était réellement. Par ses discours belliqueux et les propos outranciers proférés lors d’entretiens accordés des journaux, il présentait des traits communs avec le tweeter en chef américain.

Dans un autre parallèle historique inquiétant, Guillaume II, qui s’était maintes fois vanté de pouvoir conclure des accords avec les monarques britannique et russe auxquels il était apparenté, annonça subitement une nouvelle initiative de paix de grande ampleur alors que la crise diplomatique atteignait son point culminant en juillet 1914. Mais c’était trop tard. Le jeu de la poule mouillée s’était étendu au continent et la conflagration entre les principales puissances mondiales était imminente.

http://prosyn.org/iUFhWSq/fr;

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