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La méthode Macron

LONDRES – L’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République française offre à l’Union européenne l’opportunité de dépasser les conflits internes qui ont précipité sa désintégration. Plutôt que d’œuvrer exclusivement aux côtés des vieilles élites ou des nouveaux acteurs populistes, Macron a promis de rallier un large soutien politique sous la bannière d’une réforme de l’Europe. Mais peut-il réellement conférer un nouveau souffle à un projet en difficulté ?

Lors de sa rencontre avec la chancelière allemande Angela Merkel, Macron a proposé un projet consistant à mettre un terme à cette forme de guerre froide qui oppose le nord et le sud de l’Europe, à savoir les partisans de l’austérité et les responsables davantage favorables à des politiques de croissance. Sa rencontre avec le président russe Vladimir Poutine cette semaine confère par ailleurs à Macron l’opportunité d’atténuer la division entre les flancs est et ouest de l’UE, dont le premier entend simplement contenir la Russie, et le second lui faire face.

De même, Macron s’efforce de réconcilier l’idée d’une Europe accueillante avec celle d’une Europe forteresse. Le président français entend intégrer davantage de réfugiés, tout en préconisant la création d’une force de 5 000 soldats aux frontières de l’UE, et en accélérant le rapatriement des migrants illégaux.

Mais si de nombreux dirigeants de l’UE ont été soulagés de voir Macron élu, c’est souvent parce qu’ils espèrent que celui-ci apportera un nouvel élan au vieux projet, plutôt qu’une rupture radicale par rapport au passé. Pour opérer un changement réel, Macron devra transcender ces deux modèles politiques à la fois contradictoires et complémentaires qui définissent la gouvernance de l’UE depuis une dizaine d’années : la technocratie et le populisme.

La technocratie est une composante centrale de l’intégration européenne depuis le départ. Jean Monnet, économiste français considéré comme l’un des fondateurs de l’UE moderne, était connu pour sa capacité à changer d’importants conflits politiques en des problématiques techniques de moindre signification. Cette méthode s’est révélée extrêmement efficace au cours de la reconstruction européenne d’après-guerre, permettant en effet aux diplomates et aux dirigeants des différents États de dépasser les désaccords nationaux et autres rancœurs persistantes, pour appréhender les problèmes les plus urgents du continent.

Au fil des années, les discussions autour des politiques de l’UE se sont néanmoins éloignées du modèle de Monnet. Elles ont désormais tendance à se déconnecter des politiques nationales, fondées tout autant sur les besoins des États membres que sur la logique des institutions de l’UE. Par ailleurs, les décisions prises au niveau de l’UE sont aujourd’hui régies par des codes rigides auxquelles les États membres sont tenus d’adhérer, même lorsque leur gouvernement ou leurs électeurs s’y refusent. Peu à peu cumulées, ces tendances ont alimenté le sentiment généralisé selon lequel aucune forme alternative de gouvernance de l’UE n’est possible, et selon lequel l’Europe demeure gouvernée par des élites peu préoccupées par les intérêts des citoyens qu’elles sont censées représenter.

L’explosion populiste observée ces dernières années est une réaction naturelle à cette forme de technocratie déconnectée. Ce n’est pas un hasard si des candidats tels que Marine Le Pen en France, Geert Wilders aux Pays-Bas, Viktor Orbán en Hongrie, ou encore Nigel Farage au Royaume-Uni se sont tous présentés comme les représentants du « peuple ». Au moyen de leur outil politique favori qu’est le référendum, ces acteurs sont parvenus à infliger des dommages au traité constitutionnel de l’UE, à l’Accord d’association UE-Ukraine, aux conventions de rapatriement de réfugiés et, dans le cadre du vote britannique sur le Brexit, à la composition de l’UE elle-même.

Tandis que les technocrates européens œuvrent en secret pour une intégration susceptible de remédier aux crises de l’euro et des réfugiés, les acteurs populistes ripostent encore plus violemment. Et chaque fois qu’un référendum d’inspiration populiste contre les traités de l’UE contraint les gouvernements à se retrancher dans la technocratie, le discours populiste s’en trouve renforcé.

Les négociations autour du Brexit se sont d’ores et déjà changées en champ de bataille opposant les technocrates aux populistes, chaque camp luttant pour un dénouement susceptible d’appuyer son discours. Lorsque la Première ministre britannique Theresa May a expliqué vouloir « faire du Brexit un succès », elle a déclenché une alarme à Bruxelles et dans d’autres capitales européennes, dans la mesure où une telle issue pourrait donner des idées aux mouvements populistes anti-UE opérant ailleurs.

Pour contrecarrer un tel scénario, et par crainte de ne pas pouvoir accéder aux autres demandes de Macron (concernant notamment les réformes de la zone euro), plusieurs membres du gouvernement allemand entendent travailler aux côtés du président français afin de rendre le Brexit peu attrayant. D’après ses déclarations récentes, ceci semble également être l’objectif du président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker. « Le Brexit démontrera qu’il est beaucoup plus souhaitable pour un État d’être membre de notre Union, » a-t-il en effet déclaré. « Grâce à l’Europe, les citoyens jouissent de la liberté de vivre, d’acheter, d’aimer et de commercer par-delà les frontières. »

Il est compréhensible que les dirigeants européens saisissent le Brexit comme le sujet idéal sur lequel les États membres de l’UE peuvent s’entendre. Malheureusement, le débat autour du Brexit a tendance à faire ressurgir les pires instincts des élites de l’UE, notamment parce qu’il les incite à lutter pour le statu quo, plutôt que pour la réforme et l’innovation.

Si l’UE ne rompt pas avec un tel nombrilisme, si elle se laisse consumer par les interrogations que soulève le Brexit, les cinq prochaines années se révèleront aussi stériles et improductives que les années passées. En effet, la question majeure est aujourd’hui de savoir si l’Europe peut accepter la bouée de sauvetage que lui tend Macron, et si elle peut s’ouvrir à un nouveau projet plutôt que de renouer avec les vieilles querelles.

Certes, de nombreux observateurs soulignent avec moquerie la tendance de Macron consistant à refuser de prendre véritablement parti dans quelque débat que ce soit. Beaucoup ironisent sur ce fameux « en même temps » qui ponctue chacun de ses débuts de phrase. Pour autant, dans une UE depuis longtemps paralysée, les grandes propositions formulées par Macron peuvent offrir une précieuse voie d’avenir – un chemin fondé non pas sur des changements institutionnels, mais sur des compromis politiques.

Les mesures proposées par Macron en matière de sécurité consistent à concilier la lutte contre le terrorisme avec une approche plus humanitaire de la question des réfugiés. Sur le plan de la politique économique, il préconise une réforme en échange d’investissements. Et compte tenu de sa position ferme vis-à-vis de la Russie, ainsi que de sa volonté d’agir en Afrique et autour de la Méditerranée, Macron pourrait même être capable de rassembler les États membres du sud et de l’est de l’UE autour d’une cause commune en matière de politique étrangère.

Si Macron se montre à la hauteur de sa promesse, il ne défendra ni la technocratie, ni le populisme, mais une véritable troisième voie. Bien que ce terme apparaisse galvaudé, il n’est pas impossible que Macron lui confère une nouvelle signification s’il parvient à combiner plutôt qu’à accepter les fausses dichotomies d’aujourd’hui. Il lui faudra combler les divisions géographiques présentes dans l’UE, en se positionnant comme pro-européen et patriote, comme un acteur du système et de l’antisystème, de l’ouverture et du protectionnisme, ainsi que de la croissance et du sérieux budgétaire.

La méthode Macron peut-elle permettre aux dirigeants de l’UE d’en finir avec le cercle vicieux de la technocratie et du populisme, et de mettre un terme à la paralysie des dix dernières années ? Pour l’heure, et pour reprenant ici encore une formule quelque peu stéréotypée, la seule certitude est qu’il n’existe pas aujourd’hui d’alternative.

Traduit de l'anglais par Martin Morel