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Les leçons d’un triomphe

PARIS – Non, les électeurs ne sont pas « à vomir », comme l’a déclaré le pathétique Henri Guaino.

Non, « l’abstention », dont on nous serine depuis trente ans qu’elle « avantage toujours le Front National », n’est pas soudainement devenue la cause de la déferlante En Marche.

Et non, Emmanuel Macron, pas plus que le Général de Gaulle à 67 ans, ne commence une carrière de dictateur à 39.

Bref, à peu près rien de ce qui se dit ne rend compte du raz de marée électoral auquel nous assistons.

Et la débauche de commentaires qui tournent en boucle, depuis dimanche, sur l’agora numérique et cathodique fonctionne comme un énorme acouphène aux oreilles de ceux qui, depuis des années, ne veulent rien voir ni entendre.

Alors quoi ?

Que s’est-il, au juste, passé pour que ce jeune lion, à qui l’on prédisait mille et une cohabitations, ait réussi cette performance - unique dans les annales de la République : voir 400 et quelques députés entrer, sous ses couleurs, à l’Assemblée ?

D’abord, bien sûr, cette « virtuosité » dont Hannah Arendt disait, dans son commentaire à « L’Ethique à Nicomaque », qu’elle apparente « le politique » à « l’artiste » car elle est un autre nom de sa « vertu ».

Ensuite la médiocrité propre à ces populistes (Mélenchon… Le Pen…) qui disputaient à La République en marche l’espace du « renouveau » et qui se sont vu aspirés dans le siphon de leur propre dégagisme.

Mais l’essentiel tient, en réalité, au bouleversement fondamental et, je crois, structural que je décrivais, il y a dix ans, dans « Ce Grand cadavre à la renverse » et dont nous vivons sans doute l’ultime péripétie.

Tout commence avec la Révolution française.

Tout se joue, plus exactement, avec cette invention récente (« que pensez-vous, aurait demandé Kissinger à Zhou Enlai, de l’impact de la révolution française »… réponse, après un long silence, du Chinois : « il est encore trop tôt pour se prononcer ») tout se joue, donc, avec cette invention française récente qu’est le concept de « révolution » s’installant, tel un astre fixe, au faîte de nos représentations politiques et voyant les autres étoiles s’aligner par rapport à lui : était « de gauche » quiconque jugeait aimable cette perspective révolutionnaire – et se rangeait côté « droit » quiconque la voyait comme une menace et s’employait à la conjurer.

Or une découverte s’est faite dans le mince laps de temps qui va, précisément, de la révolution chinoise au cauchemar cambodgien.

Et cette découverte ce fut le fait, pour la première fois si visible, que plus une révolution est radicale, plus elle est sanguinaire et barbare ; ce fut l’idée que la révolution n’était plus seulement « difficile », ou « chimérique », ou « impossible », mais profondément détestable ; et ce fut, dans la mesure même où l’astre fixe s’obscurcissait et se transformait en un corps noir absorbant sa propre lumière et celle des astres de moindre éclat gravitant autour de lui, tout le système politique qui se condamnait à imploser.

Nous en sommes là.

Ce n’est pas la première fois que le clivage « droite gauche » est brouillé.

Et ce fut déjà le cas – pêle-mêle - au moment de Valmy, de l’affaire Dreyfus, de Vichy, du colonialisme.

Mais c’est là, sur cette scène d’il y a quarante ans, qu’a été pulvérisé et, donc, neutralisé son noyau rationnel et imaginaire - et c’est de ce choc long, de cette déflagration lente et de l’effet de souffle qui l’accompagne, c’est de cette invalidation programmée des partages, des querelles et, finalement, des signifiants constitutifs de « l’exception française » que l’événement-Macron est, aujourd'hui, le dernier nom.

Mille questions se posent à partir de là : comment se conduiront les probables quatre cent nouveaux représentants de la nation, enivrés par leur triomphe ? d’où, par qui, et quand, viendra le souhaitable dégrisement ? et comment s’inventeront les contre-pouvoirs indispensables au bon fonctionnement d’une démocratie ?

D’autres : la « règle » (anglo-saxonne) ne se portant, aux dernières nouvelles, pas mieux que l’« exception » (française) où va-t-on ? avec quelle boussole, quelle rose des vents, quel horizon ? et suffira-t-il, pour y aller, de réconcilier La Fontaine et les start-up, Jupiter et internet – le « en-même-temps-tisme », en d’autres termes, fait-il (durablement) une politique ?

Et encore : si c’est vraiment la séquence-89 qui se clôt, est-ce à dire que nous soyons revenus au stade Lumières ? à celui de la réinvention, avant elles, d’un nouveau droit naturel et de l’idée de République qui va avec ? et réécrira-t-on « Le Léviathan » ou, ce qui revient au même, les Traités de Westphalie sans avoir à en passer par une radicalisation tragique des guerres européennes et mondiales en gestation ?

Mais le fait massif est là.

Emmanuel Macron a vu ce que ses prédécesseurs avaient entrevu.

Il a été, il est, l’instrument ou, mieux, la ruse, de cet événement de longue durée en train de s’objectiver sous nos yeux.

Et c’est à lui qu’incombe la tâche de reconstruire sur champ de ruines ; d’œuvrer à ce que la fin d’une certaine façon de voir la politique ne signifie pas celle de la politique comme telle ; c’est à lui qu’il appartient, avec le peuple qui l’a élu en même temps qu’avec celui qui n’a pas voulu de lui, de faire ce que peut faire de mieux un homme d’Etat dans les âges sombres : créer, penser et inventer à neuf le régime historique où nous entrons – cet « art du commencement » où Hannah Arendt, une fois de plus, voyait le fin mot de l’action publique.