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Les économistes ont encore des choses à apprendre

AMSTERDAM – La macroéconomie a été l’une des victimes de la crise financière mondiale de 2008. Les modèles macroéconomiques conventionnels ont échoué à prédire la catastrophe, à fournir une explication cohérente, et par conséquent à proposer des orientations sur la manière de réparer les dégâts. Pour autant, la majeure partie de la profession reste dans le déni, se contentant d’espérer un retour à la « normale », et traitant de fait la crise comme une simple interruption brutale.

Il faut que cela change. Car si la reprise économique est une réalité, ses fragilités structurelles révèlent combien la macroéconomie a encore aujourd’hui besoin d’une refonte urgente. Trois ensembles d’enseignements se dégagent de la dernière décennie.

Pour commencer, et bien qu’elle soit tentante en périodes favorables, la présomption selon laquelle les économies présenteraient une capacité d’autocorrection est infondée, et susceptible d’engendrer des conséquences désastreuses. La reprise des dernières années confère à beaucoup un faux sentiment de sécurité, puisqu’elle a été le fruit de réponses politiques non conventionnelles, qui ont transcendé l’habituel raisonnement de « l’équilibre général ».

Par ailleurs, les modèles économiques d’avant-crise peinent à appréhender la rupture engendrée par les technologies numériques émergentes. L’économie numérique se caractérise par l’accroissement des rendements d’échelle, les sociétés du Big Tech exploitant rapidement les effets de réseau pour dominer un ensemble croissant de marchés. Les modèles d’entreprise préexistants se retrouvent bousculés, et les comportements transformés à un rythme que peinent à suivre – et la plupart du temps échouent à rattraper –les macroéconomistes et les décideurs politiques.

Par conséquent, la conviction généralisée selon laquelle l’activité économique suivrait un cycle régulier, autour d’une tendance de croissance stable, se révèle peu utile au-delà du très court terme. Les perturbations économiques que nous connaissons mettent davantage en lumière une réalité évidente, que passent à la trappe les modèles dominants : l’avenir est fondamentalement incertain, et tous les risques ne sont pas quantifiables.

C’est précisément la raison pour laquelle nous devons en finir avec cette notion apparue au lendemain de la crise, selon laquelle le monde finirait par retrouver une « nouvelle normalité ». Face aux évolutions structurelles de la finance, de la technologie, de la société et de la politique, il est beaucoup plus judicieux de parler de « nouvelle anormalité », dans laquelle les économies se caractérisent par une instabilité structurelle réelle ou latente.

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Deuxième enseignement de la crise, les bilans ont leur importance. La financiarisation de l’économie mondiale expose les économies nationales à des corrections majeures de prix d’actifs susceptibles de rendre impossible le service de la dette. Les modèles macroéconomiques axés sur les flux de revenus et de dépenses ignorent le rôle critique que jouent ces effets de richesse. Le problème est par ailleurs accentué par l’incapacité de ces modèles à prédire les prix des actifs, qui sont en effet le reflet des convictions des investisseurs quant aux rendements et risques futurs. Autrement dit, les prix des actifs sont difficiles à prévoir dans la mesure où ils constituent eux-mêmes des prévisions.

De plus, la re-réglementation opérée depuis la crise n’a pas nécessairement résolu le problème des bilans. Certes, les banques dans leur individualité sont devenues plus résilientes, dans la mesure où leur ont été imposées des contraintes de capitaux et de liquidités beaucoup plus strictes. Pour autant, plusieurs années sans précédent d’assouplissement monétaire et d’achats d’actifs à grande échelle par les banques centrales incitent à la prise de risques au sein du système économique et financier, dans une mesure plus difficile à suivre et à prédire. Par ailleurs, la détermination des décideurs politiques à limiter l’exposition des contribuables en cas de faillite des institutions financières conduit à reporter les risques sur les investisseurs, à travers l’utilisation d’instruments de type obligations « bail-in-able ». Les effets systémiques de ces changements réglementaires continus ne seront clairement visibles que lorsque frappera la prochaine récession.

Il est également de plus en plus admis que les bilans financiers ne constituent pas le seul type de bilans qui importent. À l’heure où la dégradation du climat et de l’environnement gagne en priorité dans l’agenda politique, les macroéconomistes commencent à apprécier l’importance d’autres formes moins volatiles de capital, sur la voie de la croissance durable et du bien-être. Il leur faut en particulier mieux comprendre l’interaction entre le capital produit (tangible ou intangible), le capital humain (compétences et connaissances incluses) et le capital naturel (l’environnement et les ressources renouvelables comme non renouvelables qui sous-tendent la vie).

Enfin, les macroéconomistes doivent admettre toute l’importance de la répartition. Tenter de modéliser le comportement économique des ménages sur la base d’un seul « agent représentatif » revient à éluder plusieurs différences cruciales dans l’expérience et le comportement des individus selon les catégories de richesse et de revenus.

Le fait que les plus fortunés bénéficient de manière disproportionnée de la mondialisation et des nouvelles technologies, sans parler des efforts fructueux fournis par les banques centrales pour booster le prix des actions et obligations après 2009, pèse probablement sur la croissance. Ce qui est sûr, c’est que les inégalités croissantes érodent considérablement le soutien aux partis de gouvernement, en faveur désormais des partis populistes et nationalistes, ce qui en retour fragilise le consensus politique préexistant qui sous-tendait la probité budgétaire, l’indépendance de la politique monétaire, le libre-échange, ainsi que la libre circulation du capital et du travail.

La colère planétaire autour de l’ordre établi économique et politique prend également pour cible les grandes entreprises. Au lendemain immédiat de la crise, les institutions financières étaient dans la ligne de mire. Depuis, cette colère populaire s’est métamorphosée en scepticisme généralisé autour du comportement des grandes entreprises, les géants technologiques étant aujourd’hui particulièrement scrutés, au motif d’abus relatifs aux données des utilisateurs ainsi qu’à leur puissance monopolistique.

Il serait simpliste d’expliquer uniquement ces tensions par une révolte contre le top 1 %. D’importantes fractures existent parmi les 99 % restants qui composent les gagnants et perdants de la mondialisation. Les divisions entre les États s’accentuent également, les populistes et les nationalistes attribuant aux étrangers les difficultés économiques et sociales au niveau national.

Ceci contribue à une plus large remise en question de la mondialisation, du commerce internationale, de l’investissement et des règles fiscales. Il faut s’attendre à ce que de prochains changements dans les accords de gouvernance mondiale bousculent les modèles d’entreprise, transforment le cadre institutionnel, et ajoutent une nouvelle couche d’incertitude aux perspectives économiques.

La profession macroéconomique a encore d’importantes leçons à tirer de la dernière décennie. Sans un nouveau consensus dans la manière de gérer l’incertitude, le monde restera très inconfortablement vulnérable à de nouveaux chocs économiques, sociaux et politiques. Ce qui est malheureux, c’est qu’il faudra peut-être attendre une nouvelle crise pour que les économistes abandonnent enfin leurs modèles obsolètes.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

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