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Qu’est-ce Qui se Passe en France ?

Au moment où j’écris, il a presque deux semaines que se répètent les accrochages violents avec la police et les incendies de voitures (près d’un millier par nuit) dans bien des cités de la banlieue parisienne et quelques grandes villes de province. Que se passe-t-il ? Jusqu’où cela peut-il aller ?

L’existence, en Europe de l’Ouest ou aux Etats-Unis, de centaines de milliers de jeunes sans emploi, sans revenus, déracinés, oisifs et ne sachant exprimer leur besoin d’exister que par des actes de violence, n’est ni nouvelle, ni bien sûr propre à la France. Sur les vingt ou trente dernières années tout le monde se souvient des émeutes de Watts ou de Los Angeles aux Etats-Unis et de Liverpool en Grande-Bretagne. La France a aussi connu de telles émeutes locales : celle de Vaux-en-Velin, près de Lyon, remonte à une vingtaine d’années. Il est donc nécessaire de bien distinguer ce qui est commun aux sociétés développées et ce qui est propre à la France.

Dans l’ensemble des économies développées depuis une trentaine d’années, il s’est fait une mutation très profonde. On est passés du capitalisme managérial au capitalisme actionnarial, d’économies à pilotage public influent à des économies beaucoup plus dérégulées, d’une phase –les décennies 60 et 70- à politiques sociales actives et croissantes à la phase contemporaine à politiques sociales en voie de restriction. Dans une richesse constamment croissante –le produit brut a plus que doublé sur ce demi-siècle- la part des salaires dans le total a diminué de 10%, pendant que des millions de riches s’enrichissaient beaucoup. Le résultat de toutes ces évolutions est, partout, l’appauvrissement massif du quart le moins favorisé de la population, la réapparition de la pauvreté de masse en pays riche (elle avait disparu vers 1980), une difficulté croissante pour beaucoup de jeunes à se scolariser correctement et plus encore à trouver un emploi à la sortie, s’ils viennent de familles pauvres, ou monoparentales, ou s’ils ont la peau, la langue ou la religion différentes de celles de la majorité. Ces populations se sentent rejetées, non reconnues, niées dans leur existence. « Puisqu’on nous casse, nous allons tout casser ». Il y a d’immenses réservoirs de violence sociale dans tous nos pays développés.

La France présente sur ce point des caractéristiques propres importantes. D’abord la démographie : la France a depuis cinquante ans un taux de fécondité beaucoup plus important que le reste de l’Europe : 1,9 enfant par femme au cours d’une vie pour une moyenne européenne de 1,6, et des taux allemand ou espagnol de 1,3. En Allemagne chaque génération qui arrive sur le marché du travail est moins nombreuse que celle qui s’en va. En France elle est plus nombreuse de 200 ou 300 000. Comme les rythmes de la croissance ont baissé tout cela fait des chômeurs en plus. Il faut y ajouter l’immigration, qui se ralentit maintenant mais fut très forte.