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L’énigme de l’innovation

NEW YORK – Il règne partout dans le monde un enthousiasme considérable autour de cet ensemble d’innovations technologiques que symbolise la Silicon Valley. L’ingéniosité de l’Amérique constitue à cet égard un véritable avantage comparatif, que tant d’autres pays s’efforcent d’imiter. Aspect cependant énigmatique, notons combien il est difficile de déceler les bienfaits de cette innovation au sein des statistiques du PIB.

Nous assistons actuellement à un phénomène analogue aux évolutions opérées il y a quelques dizaines d’années, au début de l’ère de l’ordinateur personnel. Déjà en 1987, l’économiste Robert Solow – récompensé par un prix Nobel en reconnaissance de ses travaux pionniers sur la croissance – regrettait que « l’ère informatique se retrouve partout, sauf dans les statistiques de le productivité. » Ce constat peut s’expliquer de plusieurs manières.

 1972 Hoover Dam

Trump and the End of the West?

As the US president-elect fills his administration, the direction of American policy is coming into focus. Project Syndicate contributors interpret what’s on the horizon.

Peut-être le PIB n’est-il pas en mesure de véritablement capter les améliorations de niveau de vie qu’engendrent les innovations de l’ère informatique. Ou peut-être l’innovation en la matière s’avère-t-elle moins significative que semblent le croire les adeptes de cet univers. Une certaine vérité réside en fin de compte dans chacune de ces hypothèses.

Songez combien il y a quelques années, à la veille de l’effondrement de Lehman Brothers, le secteur financier vantait sa propre capacité d’innovation. Difficile en effet de contredire ce point à l’endroit d’institutions financières alors maîtres dans l’art d’attirer les meilleurs talents de la planète. Mais à y regarder de plus près, il est apparu de plus en plus clair que cette démarche d’innovation consistant principalement à élaborer les stratagèmes les plus frauduleux, à manipuler les marchés sans se faire prendre (du moins pendant un certain temps), ainsi qu’à exploiter le pouvoir du marché.

Au cours de cette période, chaque fois qu’un certain nombre de ressources s’orientaient vers ce secteur « innovant, » la croissance du PIB se révélait nettement inférieure au rythme passé. Même au cours des périodes les plus favorables, cette tendance n’a engendré aucune amélioration du niveau de vie (à l’exception de celui des banquiers), menant en fin de compte à une crise dont nous commençons à peine à nous remettre. Ainsi la contribution sociale nette de toute cette « innovation » s’est-elle avérée négative.

De la même manière, la bulle Internet qui précéda cette période fut caractérisée par l’innovation – nombre de sites en ligne permettant ainsi aux consommateurs de passer commande de produits allant de la nourriture pour chien aux sodas. Cet épisode eut au moins ceci de positif qu’il laissa en héritage un certain nombre de moteurs de recherche efficaces, et autres infrastructures à fibre optique. Il n’en demeure pas moins complexe d’évaluer la manière dont les économies de temps permises par les achats en ligne, ou encore les économies de coûts susceptibles de résulter d’une meilleure concurrence (en raison d’une plus grande facilité de comparaison des prix sur Internet), influent sur notre niveau de vie.

Deux aspects se dégagent clairement. Tout d’abord, la rentabilité d’une innovation ne constitue pas nécessairement un bon outil de mesure de sa contribution nette à notre niveau de vie. Au sein de notre économie actuelle, dans laquelle le gagnant rafle l’ensemble de la mise, il est possible pour l’innovateur ayant développé le meilleur site Web d’achat et de livraison d’aliments pour chien d’attirer la totalité des consommateurs de la planète désireux de passer commande de produits canins en ligne, réalisant au passage des bénéfices considérables. Mais en l’absence d’un tel service de livraison, la majeure partie de ces profits serait tout simplement tombée dans la poche de concurrents. Ainsi est-il possible que la contribution nette de ce site Web à la croissance économique s’avère en réalité relativement réduite.

Par ailleurs, lorsqu’une innovation du type distributeurs automatiques de billets apparus dans le secteur bancaire aboutit à créer du chômage, aucune composante du coût social engendré – ni de la souffrance de ceux qui se retrouvent mis à pied, ou encore du coût fiscal accru associé au versement de leurs prestations chômage – ne se reflète dans la profitabilité des entreprises concernées. Notre méthode de calcul du PIB ne retranscrit nullement le coût associé à cette insécurité croissante que peuvent ressentir les individus autour d’un risque de perte d’emploi accru. Élément tout aussi important, ce calcul échoue bien souvent à retranscrire avec précision l’amélioration du bien-être sociétal qu’engendre l’innovation.

À l’époque où notre monde n’était pas aussi complexe, lorsqu’innovation était par exemple simplement synonyme de réduction des coûts de production d’une automobile, il était relativement facile d’évaluer la valeur d’une innovation. En revanche, lorsque l’innovation porte sur la « qualité » de cette automobile, la tâche devient beaucoup plus difficile. Ceci se manifeste de manière encore plus évidente dans d’autres domaines : comment évaluer précisément le fait que, grâce aux progrès de la médecine, la chirurgie cardiaque ait plus de chance de réussir aujourd’hui qu’autrefois, aboutissant à une amélioration significative de l’espérance de vie et de la qualité de notre existence ?

Et pourtant, nul ne peut avec regret s’empêcher de penser qu’au bout du compte, la contribution des dernières innovations technologiques à la progression du niveau de vie à long terme pourrait bien s’avérer considérablement moindre que l’affirment les plus enthousiastes. D’importants efforts intellectuels se sont axés sur l’élaboration de meilleures méthodes d’optimisation des campagnes publicitaires et autres budgets marketing – ciblant les consommateurs les plus susceptibles d’acheter tel produit, et notamment les plus aisés. Or, notre qualité de vie se serait sans doute encore davantage élevée si tout ce talent novateur s’était concentré sur des recherches plus fondamentales – voire sur des recherches plus appliquées, qui auraient pu aboutir à la création de nouveaux produits.

Certes, le fait d’être plus connectés les uns aux autres, au travers de Facebook ou de Twitter, revêt une certaine valeur. Mais comment comparer de telles innovations à des avancées comme le laser, le transistor, la machine de Turing, ou encore la cartographie du génome humain, dont chacune a conduit à la création d’une multitude de produits révolutionnaires ?

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Nous pouvons toutefois demeurer rassurés. Bien que nous ne connaissions pas la pleine mesure dans laquelle les récentes innovations technologiques contribuent à notre bien-être, nous savons au moins que, contrairement à la vague d’innovations financières ayant précédé la crise économique mondiale, elles revêtent un effet positif.

Traduit de l’anglais par Martin Morel