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Comment faire face au virus Ebola ?

NEW YORK – L’horreur du virus Ebola, qui frappe pas moins de quatre pays d’Afrique de l’Ouest (Guinée, Liberia, Sierra Leone et Nigeria), nécessite non seulement une réaction urgente afin d’endiguer sa propagation, mais exige également que l’on repense un certain nombre de postulats de base en matière de santé publique mondiale. Nous vivons une époque dans laquelle les maladies infectieuses émergentes et réémergentes sont susceptibles de se propager rapidement au travers des réseaux mondiaux. C’est pourquoi nous avons besoin d’un système de contrôle des maladies à l’échelle globale, d’une envergure qui permette d’appréhender cette réalité. La bonne nouvelle, c’est que l’instauration d’un tel système est à notre portée, à condition que nous investissions intelligemment.

L’Ebola est la plus récente des nombreuses maladies épidémiques apparues dernièrement, en premier lieu desquelles le SIDA, le SRAS ainsi que les grippes H1N1 et H7N9. Le SIDA est la plus mortelle de ces maladies, ayant emporté avec elle près de 36 millions de vies humaines depuis 1981.

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Plusieurs maladies épidémiques sont capables de s’étendre encore plus considérablement et soudainement, tels que la grippe espagnole apparue à la fin de la Première Guerre mondiale, qui tua entre 50 et 100 millions de personnes (soit bien davantage que la guerre elle-même). Et bien qu’il ait été possible d’endiguer la propagation du SRAS en 2003, et de limiter ainsi le nombre de décès à moins de 1 000, cette maladie s’apprêtait à perturber considérablement plusieurs économies d’Asie de l’Est parmi lesquelles la Chine.

Pour comprendre le virus Ebola et les autres maladies épidémiques, il est nécessaire de garder à l’esprit quatre aspects essentiels. Tout d’abord, il faut savoir que la plupart des maladies infectieuses émergentes sont dites zoonotiques, c’est-à-dire qu’elles apparaissent chez les espèces animales, et présentent parfois une mutation génétique leur permettant de se transmettre à l’homme. L’Ebola aurait ainsi été transmis par la chauve-souris, le SIDA/VIH par le chimpanzé, le SRAS probablement par de petits mammifères vendus sur les marchés aux animaux de Chine méridionale, tandis que les souches grippales H1N1 et H7N9 seraient issues de la recombinaison génétique de virus caractéristiques des animaux sauvages et agricoles. L’apparition de nouvelles maladies zoonotiques semble d’autant plus inévitable que l’être humain pénètre de nouveaux écosystèmes (tels que des régions forestières autrefois reculées) ; l’industrie alimentaire crée un contexte sans cesse plus propice à la recombinaison génétique ; enfin, le changement climatique perturbe les habitats naturels et les interactions entre espèces.

Deuxièmement, lorsqu’une nouvelle maladie infectieuse fait son apparition, sa propagation au travers du trafic aérien et maritime, des grandes villes, et des échanges de produits animaux, risque de s’opérer extrêmement rapidement. Ces maladies épidémiques sont les nouveaux symptômes de la mondialisation, et révèlent selon une réaction en chaîne meurtrière combien le monde est devenu vulnérable en raison de la circulation omniprésente d’individus et de marchandises.

Troisièmement, les populations défavorisées sont les premières à être frappées, et toujours les plus affectées. Les communautés rurales vivent au plus près d’animaux contaminés susceptibles de créer une première passerelle de transmission de la maladie. Ces populations ont généralement pour habitude de chasser et de consommer du gibier, s’exposant ainsi à une contamination. Les communautés les plus pauvres, bien souvent illettrées, ignorent pour la plupart la manière dont se transmettent les maladies infectieuses, et notamment les pathologies les moins connues, ce qui les rend d’autant plus vulnérables à une contamination, et d’autant plus susceptibles de transmettre la maladie à autrui. En outre, compte tenu d’une alimentation peu riche en nutriments et d’une pénurie d’accès aux services de santé de base, leur système immunitaire affaibli peut plus facilement être pris d’assaut par la maladie que celui d’individus mieux nourris, mieux soignés, et plus à même de survivre. Les régions les moins médicalisées – qui manquent voire sont privées d’un personnel médical capable de fournir une réponse sanitaire appropriée aux épidémies (isolement des personnes contaminées, recherche des contacts, surveillance, etc.) – contribuent malheureusement à la sévérité des propagations initiales.

Enfin, les réponses médicales nécessaires, de type outils de diagnostic ainsi que médicaments et vaccins efficaces, ne sont pas à la hauteur du défi que représentent les maladies émergentes. Il est indispensable de développer ces outils de manière constante. Ceci exigerait que les biotechnologies de pointe, l’immunologie, et en fin de compte l’ingénierie biologique, élaborent des procédés industriels de réaction à grande échelle (comme par exemple la fourniture de millions de doses de vaccins ou médicaments en cas d’épidémie majeure).

Le fléau initial du SIDA a par exemple nécessité l’investissement de plusieurs dizaines de milliards de dollars en recherche et développement – et autres engagements tout aussi substantiels de la part de l’industrie pharmaceutique – afin de développer à l’échelle mondiale des médicaments antirétroviraux d’importance vitale. Malheureusement, chaque nouvelle maladie évolue inévitablement en direction d’une mutation du pathogène, ôtant peu à peu leur efficacité aux traitements initiaux. Il ne peut être question de victoire absolue, tout n’est qu’histoire de bras de fer constant entre l’humanité et les agents créateurs de maladies.

Ainsi, le monde est-il paré pour faire face au virus Ebola ? Le serait-il face à une nouvelle forme de grippe mortelle, à une mutation du VIH susceptible d’accélérer la transmission de la maladie, ou encore à l’apparition de nouvelles souches de paludisme ou autres pathogènes qui présenteraient une faculté de multirésistance aux médicaments ? La réponse est non.

Bien que les investissements en santé publique se soient significativement accrus depuis l’an 2000, aboutissant à des progrès remarquables dans la lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme, la période récente a connu une nette baisse des investissements mondiaux en santé publique par rapport aux besoins. Les pays donateurs, échouant à anticiper et à répondre correctement aux défis existants et nouveaux, imposent une restriction budgétaire handicapante à l’Organisation mondiale de la santé, tandis que les financements du Fonds mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme apparaissent bien inférieurs aux montants nécessaires à une victoire dans la lutte contre ces maladies.

Énumérons brièvement les mesures qu’il s’agirait d’entreprendre de manière urgente. Tout d’abord, il est nécessaire que les États-Unis, l’Union européenne, les pays du Golfe et les États est-asiatiques mettent en place un fonds flexible, sous l’égide de l’OMS, qui permette de combattre l’épidémie Ebola actuelle, à hauteur d’un montant initial de 50 à 100 millions $, dans l’attente de développements futurs. Ceci permettrait de fournir une réponse sanitaire rapide, à la hauteur de l’urgence du défi.

Deuxièmement, il s’agirait pour les pays donateurs d’accroître rapidement à la fois le budget et le mandat du Fonds mondial, de sorte que cette institution devienne un fonds mondial de santé dédié aux pays à faible revenu. L’objectif principal consisterait à aider les pays les plus pauvres à établir des systèmes de santé de base dans chaque bidonville et communauté rurale, selon le concept de Couverture santé universelle (CSU). L’urgence la plus extrême concerne l’Afrique sub-saharienne et l’Asie du Sud, où les conditions de santé et la pauvreté se font les plus menaçantes, et au sein desquelles un certain nombre de maladies infectieuses, pourtant soignables et contrôlables, continuent de faire des ravages.

Il s’agirait précisément pour ces régions de former et de déployer un nouvel ensemble de travailleurs de la santé, capables de reconnaître les symptômes des maladies, d’assurer une surveillance, ainsi que d’administrer les diagnostics et les soins appropriés. Pour un coût annuel d’à peine 5 milliards $, il serait possible de garantir la présence de personnels médicaux formés au sein de chaque communauté africaine, susceptibles d’intervenir pour sauver des vies, et de répondre efficacement aux urgences sanitaires de type Ebola.

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Enfin, il incombe aux pays à revenu élevé de continuer d’investir suffisamment en faveur de la surveillance des maladies à l’échelle mondiale, des capacités de présence de l’OMS, ainsi qu’en appui des recherches biomédicales les plus vitales, ce qui a toujours considérablement bénéficié à l’humanité au cours du siècle passé. En dépit de l’étroitesse des budgets nationaux, nous ferions preuve d’une imprudence extrême en faisant peser les considérations budgétaires sur notre survie même.

Traduit de l’anglais par Martin Morel