6

Les enjeux du référendum italien

MILAN – Au cours des 68 dernières années l'Italie a connu 17 élections législatives et quelques référendums. Mais ce n'est que par trois fois qu'une élection en Italie a suscité l'attention de la communauté internationale : en 1948 lorsque elle a eu à choisir entre l'Occident et le communisme, en 1976 quand les électeurs ont été confrontés à un choix analogue, cette fois entre les chrétiens-démocrates et "l'eurocommunisme" d'Enrico Berlinguer, et maintenant, avec le référendum du 4 décembre concernant des réformes constitutionnelles.

Ce référendum sera lourd de conséquences. Le Premier ministre Matteo Renzi joue son avenir politique sur le résultat, car il s'est engagé à démissionner (mais pas immédiatement) en cas de victoire du Non. Si tel était le résultat, la coalition gouvernementale de centre-gauche serait elle aussi irrémédiablement affaiblie : le parti démocrate de Renzi est déjà en proie à conflits internes portant sur les réformes et il ne pourra peut-être pas éviter une scission, même si le Oui l'emporte.

Chicago Pollution

Climate Change in the Trumpocene Age

Bo Lidegaard argues that the US president-elect’s ability to derail global progress toward a green economy is more limited than many believe.

Une défaite de Renzi serait considérée comme une victoire des deux principaux partis populistes, la Ligue du Nord et le Mouvement 5 étoiles du comédien Beppe Grillo. Ces deux partis ne sont pas alliés, mais tous deux sont mus par une hostilité à l'égard de l'establishment et sont favorables à des "solutions nationales" pour répondre aux problèmes de l'Italie – avec en priorité le retour à la lire.

Si le Non l'emporte, la Ligue du Nord et le Mouvement 5 étoiles pourraient joindre leurs forces en faveur d'un nouveau gouvernement et proposer un nouveau référendum, cette fois sur l'euro. Si l'Italie – l'un des pays les plus endettés de la planète – décidait de faire bande à part, cela pourrait être un coup mortel pour le projet européen. A l'ère de Trump et du Brexit, cela n'a rien d'impossible.

Le résultat du référendum est certes important, mais le sort de l'Europe ne devrait pas en dépendre. Les réformes sur lesquelles les Italiens se prononceront consistent notamment à diminuer des deux tiers le nombre de membres du Sénat, à réduire considérablement son pouvoir, ce qui ferait de lui un simple lieu de palabre analogue au Bundesrat, le Conseil fédéral allemand, et à redonner au gouvernement central certaines des prérogatives des régions.

En Italie on discute de ces réformes depuis 30 ans. Cette inaction pourrait profiter à Renzi si les électeurs estiment qu'ils ne devraient pas laisser passer cette occasion inespérée de  réformer leur système politique sclérosé. Le président Sergio Mattarella est impartial, mais préférerait toutefois que les réformes progressent. Son prédécesseur, Giorgio Napolitano, leur est lui aussi très favorable. Si elles étaient appliquées, ce serait d'après lui "une grande nouvelle pour l'Italie".

Néanmoins ces réformes font face à forte opposition. Certaines institutions publiques n'apprécient pas l'idée d'accorder davantage de pouvoir à l'exécutif ; les magistrats par exemple craignent de perdre une partie de leur pouvoir qui est très étendu et pour lequel ils n'ont guère de compte à rendre. Les opposants incluent aussi les nouveaux populistes, plusieurs membres de l'ancienne génération du parti démocrate, nombre de personnages de l'establishment dont d'anciens membres de la Cour constitutionnelle qui le plus souvent craint le changement, et toujours opportuniste, l'ancien Premier ministre Silvio Berlusconi.

Comme c'est généralement le cas, l'opposition tire profit de son message simpliste : voter Non, c'est voter contre le "système" et sa corruption. Qui n'est pas contre la corruption ? Ajoutons y la montée de l'euro-scepticisme et il en résulte une mixture politique enivrante. D'après les sondages, le Non arrive maintenant en tête avec une avance de 5 à 6 points, tandis que 20% des électeurs n'ont pas encore fait leur choix.

Si le référendum est suivi d'élections législatives, Grillo sera au coude à coude avec le parti démocrate de Renzi. Etant donné l'énorme avantage que le nouveau système électoral italien confère au vainqueur (Renzi était sûr que c'est lui qui allait en bénéficier), cette perspective a quelque chose d'effrayant.

Grillo – à l'image de Matteo Salvani, le leader de la Ligue du Nord – n'a guère d'expérience politique, connaît mal l'Histoire de l'Europe, manque d'arguments raffinés et n'a pas de vision crédible de l'avenir. Il fait porter à l'Europe la responsabilité des erreurs de l'Italie – par exemple son énorme dette publique qui atteint 132% du PIB. Par ailleurs il fait des promesses irréalistes, telle que celle d'un revenu garanti pour tous les citoyens sans ressources.

Juan Peron, le parfait populiste d'Argentine, a montré à quoi peut conduire ce genre de largesses. Grillo risque de répéter une autre erreur de l'Argentine en ne remboursant pas la dette publique. Cette proposition est tellement absurde (l'Italie n'a jamais été en cessation de paiement, si ce n'est sous Mussolini qui a "brûlé la dette" avec un résultat désastreux) que l'on peut se demander s'il fait la différence entre politique et comédie.

Fake news or real views Learn More

De même qu'au Royaume-Uni et aux USA, le "changement" est devenu le mot magique en Italie. Personne de veut être contre le changement. Ainsi ceux qui s'opposent aux réformes veulent de meilleures réformes. La campagne en faveur du Non proclame qu'il ne suffit pas de changer la Constitution, mais qu'il faut tout changer ! Comme dans le célèbre roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le guépard, tout changer est peut-être simplement le moyen de ne rien changer… la dernière chose dont l'Italie a besoin.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz