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Israël : les faucons sont au gouvernement et les colombes dans l’armée

PRINCETON – En Israël, les plus hautes autorités de défense en viennent souvent à considérer la paix avec les Palestiniens comme une condition nécessaire de la sécurité du pays ; en charge du maintien de l’ordre dans les territoires occupés par Israël depuis la guerre des Six-Jours, en 1967, les haut-gradés de l’armée et de la sécurité ont naturellement tendance à encourager les mesures politiques qui mettraient fin à l’occupation. Et pour l’instant le gouvernement ne montre aucun intérêt pour la recherche d’une solution permanente.

Afin de comprendre cette fracture, il n’est pas inutile de se souvenir du défunt Meir Dagan, major général de l’Armée de défense d’Israël (Tsahal), alors directeur du Mossad, l’agence de renseignement israélienne. Voici quelques années, je faisais partie d’un groupe d’experts, réunis à l’occasion d’une conférence à Jérusalem par Shimon Peres, qui était alors président de l’État d’Israël. À ma gauche était assis Dagan, qui venait de passer huit années à la tête du Mossad ; à ma droite, Dore Gold, ancien universitaire et ancien ambassadeur.

Erdogan

Whither Turkey?

Sinan Ülgen engages the views of Carl Bildt, Dani Rodrik, Marietje Schaake, and others on the future of one of the world’s most strategically important countries in the aftermath of July’s failed coup.

Les deux hommes défendaient des positions très différentes sur la meilleure façon de garantir la sécurité d’Israël, et il est intéressant de récapituler leurs arguments.

Pour Gore, un retour au tracé d’avant l’armistice de 1967 aurait laissé Israël sans « frontières défendables ». Il tenait qu’Israël ne pourrait se protéger contre les menaces venues de l’est qu’à condition de maintenir une présence militaire en Cisjordanie et de contrôler le Jourdain – qui coule le long de la frontière séparant la Jordanie d’Israël et de la Cisjordanie.

Dagan répliquait que l’armée a pour rôle de protéger les frontières d’Israël, quel qu’en soit le tracé. Si Tsahal préférait sans doute opérer avec l’avantage stratégique que confère la possession d’un territoire plus vaste, elle se devait de remplir sa mission quelles que soient les conditions que le gouvernement israélien lui fixerait.

Mais Dagan allait plus loin, il qualifiait de plaisanterie le principe de « frontières défendables », qui ne tenait aucun compte des intentions et des capacités de la partie adverse. Un accord de paix israélo-palestinien allégerait considérablement le fardeau qu’était pour Tsahal la défense des frontières, car Israël aurait alors, de l’autre côté, un partenaire fiable, partageant un intérêt mutuel, et cherchant également, en l’occurrence, à éviter le conflit armé. Une force de sécurité palestinienne constituerait par défaut une mesure de sécurité importante pour Israël.

Les positions de « colombe » illustrées par Dagan ont une longue tradition chez les haut-gradés de l’armée israélienne. L’organisation non gouvernementale La Paix maintenant, constituée par des Israéliens favorables à une solution politique du conflit israélo-palestinien, fut fondée en 1978 par 348 réservistes de Tsahal qui envoyèrent une lettre au Premier ministre de l’époque, Menahem Begin, lui demandant de conclure le processus de paix avec l’Égypte.

De la même manière, à la suite du soulèvement palestinien de 1987 – la première Intifada, qui dura jusqu’en 1993 –, ce sont les responsables de l’armée qui conduisirent l’effort de paix. En 1991, Yitzhak Rabin, ancien chef d’état-major de Tsahal, ancien Premier ministre et ancien ministre de la Défense, alors membre de la Commission des affaires étrangères et de la défense à la Knesset – l’organe législatif d’Israël –, appelait de ses vœux une initiative globale de paix régionale. Comme Dagan, Rabin considérait que le conflit israélo-arabe pesait d’un poids très lourd sur la sécurité d’Israël, et depuis lors, des officiers de l’armée, actifs ou en retraite, conduisent les négociations avec les Palestiniens et avec les Syriens, ou y participent.

Récemment, nombre d’anciens responsables de premier plan des milieux de la défense ont soutenu l’accord passé entre l’Iran et le groupe des pays du  P5+1 (la Chine, la France, la Russie, le Royaume-Uni, les États-Unis et l’Allemagne) sur le programme nucléaire iranien, auquel le gouvernement israélien s’est véhémentement opposé. De fait, le fossé entre les milieux de la sécurité et les politiciens qui gouvernent aujourd’hui Israël semble ne cesser de s’élargir. La plupart des anciens officiers supérieurs de l’armée reprennent les arguments de Dagan, alors que les représentants du gouvernement se rapprochent plus des positions de Gold.

Un certain nombre d’organisations militantes se sont constituées pour promouvoir la paix. L’Association pour la paix et la sécurité, qui compte dans ses rangs des centaines de vétérans de Tsahal, du Mossad, du Shin Beth (l’agence israélienne de sécurité intérieure) et des forces de la police nationale, considère que sa mission est de « promouvoir une solution politique durable au conflit israélo-palestinien en tant qu’élément essentiel de la sécurité nationale d’Israël et de sa résilience sociale ».

L’organisation non gouvernementale Commandants pour la sécurité d’Israël (CIS), qui comprend plus de 200 membres appartenant aux élites israéliennes de la sécurité, vient de publier un article intitulé « La Sécurité d’abord » avec un ensemble de propositions globales destinées à revivifier les initiatives en faveur d’un partage équitable de la terre à l’ouest du Jourdain. CIS considère que la terreur contre Israël ne peut être vaincue par la seule force armée, et que tout processus de paix doit avoir pour but d’améliorer la qualité de vie des Palestiniens. Des membres importants des forces de sécurité israéliennes ont également participé activement à une étude entreprise par le Centre pour une nouvelle stratégie américaine (Center for a New American Strategy), dont est résulté un plan détaillé de sécurité pour un accord israélo-palestinien.

D’anciens hauts responsables vont encore plus loin : Ephraim Halevy, qui fut lui aussi directeur du Mossad, affirme qu’Israël doit accepter « la réalité politique du Hamas » et ouvrir un dialogue avec l’organisation qui gouverne la bande de Gaza. De même, en 2012, dans le film documentaire The Gatekeepers, six anciens directeurs du Shin Beth tirent les leçons des décennies passées et lancent un appel pour la paix avec les Palestiniens.

Il est remarquable que la direction politique d’Israël n’ait pas souffert dans les urnes d’avoir ignoré les positions des hauts responsables de la défense. L’opinion n’a pas réagi lorsqu’après la sortie en salle des Gatekeepers, les services de Benyamin Netanyahou ont fait savoir qu’il n’avait pas vu le film et n’avait pas l’intention d’aller le voir.

Étant donné l’estime publique dont jouissent les responsables de la défense d’Israël, notamment lorsqu’on la compare avec la faveur du gouvernement dans l’opinion, l’indifférence des électeurs est un mystère. En 2015, une enquête conduite par le Bureau central des statistiques indiquait que 93% des Israéliens avaient confiance en leur armée, alors qu’ils n’étaient plus que 40% à se fier au gouvernement et seulement 22% aux partis politiques.

On peut avancer, en guise de réponse, qu’après tant d’efforts, l’opinion publique israélienne s’est lassée du processus de paix. En outre, les actes de provocation et de terrorisme émanant des territoires occupés se sont intensifiés. Ce qui permet à la coalition au pouvoir de justifier sa politique – tout comme d’étendre les implantations et de soutenir l’activité des colons en Cisjordanie – renforçant encore le conflit.

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Dans ces circonstances, Netanyahou se présente comme le protecteur d’Israël, s’appropriant l’estime dont jouissent les responsables de la défense. Ceux qui en appellent au renouveau du processus de paix doivent désormais défendre leurs idées devant l’opinion publique et revendiquer d’être les véritables protecteurs d’Israël. Qu’ils puissent y parvenir dans le contexte d’agitation régionale et d’insécurité intérieure que nous connaissons n’est – c’est le moins qu’on puisse dire – nullement certain.

Traduction François Boisivon