L'Économie américaine est-elle toujours en crise ?

Vu la taille et l'importance économique des États-Unis, le monde entier a les yeux fixés sur la direction que prend l'économie américaine. Elle atteignit son apogée (et le boom des années 1990 connu sa fin) aux alentours de mars 2001, quand la remarquable expansion économique américaine céda le pas à la première récession en dix ans. Cependant, cette récession arriva-t-elle à son terme quand la croissance de la production reprit en décembre 2001 ? Ou bien se prolonge-t-elle ? Le National Bureau of Economic Research (NBER, Bureau National pour la Recherche Économique) et son Business Cycle Dating Committee (Comité pour l'évaluation des cycles économiques), l'arbitre semi-officiel qui suit les cycles économiques américains, gardent le silence. Les changements récents des politiques économiques et monétaires ont mis à jour une ambiguïté cruciale qui était jusqu'à présent restée implicite au mode de réflexion du NBER sur les cycles économiques.

Depuis la Grande Dépression, la fin des récessions a presque toujours été marquée par des signes évidents : la forte reprise de la production industrielle, l'inversion du déclin des ventes et la baisse du taux de chômage. Tous ces renversements de tendances se produisaient simultanément ou en l'espace de quelques mois. Ainsi, il n'a jamais été important d'identifier clairement la fin d'une récession, ni même de la définir. Comme le dit un jour un juge de la Cour suprême des États-Unis à propos de l'obscénité : « je ne sais peut-être pas la définir, mais je sais la reconnaître quand je la rencontre ».

Récemment toutefois, cette approche rudimentaire a commencé à se révéler inappropriée. Rétrospectivement, le premier signe d'avertissement se manifesta dans la soi-disant reprise des sans-emploi du début des années 1990. La production et les ventes atteignirent leur point le plus bas en mars 1991. Pourtant, le taux de chômage continua d'augmenter, par plus d'un pour cent avant de culminer à 7,6% en juin 1992. Si, comme je le pense, l'indicateur le plus important des cycles économiques est l'anxiété justifiée des travailleurs à propos de la sécurité de leur emploi et la difficulté d'en retrouver un autre, alors le pire moment du cycle économique américain se produisit quinze mois après la fin semi-officielle de la récession.

Et les choses sont bien pires aujourd'hui. Mesurée à l'aune des tendances de la production, la récession qui commença en mars 2001 fut l'une des plus brèves et des plus superficielles de tous les temps : finie après neuf mois et ne s'élevant qu'à un très faible déclin en produit intérieur brut. On obtient les mêmes résultats si l'on observe les ventes.

Pourtant, si l'on observe l'emploi, c'est là l'une des pires, pour ne pas dire la pire, récessions depuis la Grande Dépression : il y a 2,1 millions de salariés en moins aux États-Unis aujourd'hui qu'il n'y en avait au pic du cycle économique deux ans auparavant. Si l'on tient compte de la croissance habituelle de la masse salariale, le déficit d'emplois d'aujourd'hui comparé à ce qu'il aurait été si le boom des années 1990 s'était poursuivi se monte à 4,7 millions d'emplois.

Alors comment expliquer l'éclatement des anciens indicateurs de cycle économiques ? Une des raisons tient à ce que la Réserve fédérale s'est comportée différemment ces quinze dernières années. La plupart des récessions précédentes n'étaient pas totalement accessoires : un taux de chômage élevé permettait de réduire l'inflation quand elle dépassait le seuil de tolérance de la Réserve fédérale. Quand la Réserve estimait que l'inflation n'était plus dangereuse et déplaçait son effort principal à court terme vers la stabilisation des prix pour relancer la production, la plupart des récessions prenaient fin. La baisse des taux d'intérêt faisait remonter les indicateurs (production, ventes, emploi et taux de chômage) des cycles économiques.

Autre raison : de 1970 à 1995, à peu près, la tendance principale de la croissance de la productivité fut plutôt ralentie. Quand la croissance de la productivité est ralentie, il est fort peu probable qu'une augmentation de la production soit accompagnée d'une baisse de l'emploi. Pourtant, depuis 1995 environ, la tendance principale de la croissance de la productivité de l'économie américaine s'est accélérée : non pas de 0,7% par an (la moyenne des 25 ans précédents) mais de 2 ou 3%, peut-être même plus. Et à ce stade, tous les signes du potentiel principal de la croissance de la productivité persistent.

Avec ces deux considérations présentes à l'esprit, le dilemme actuel du NBER semble plus évident. Contrairement aux récessions passées, il n'y eut cette fois-ci aucun changement brusque dans la politique de la Réserve pour permettre à tous les indicateurs macroéconomiques des cycles économiques d'évoluer au même moment. De plus, la croissance rapide de la productivité indique qu'un redressement respectable, s'il est inférieur à la normale, en terme de croissance de la production est associé avec la baisse de l'emploi et la montée du chômage.

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