Fishermen pulling their boat out of the Sea following the cyclone ockhi  Bhushan Koyande/Hindustan Times via Getty Images

La détresse des communautés de pêcheurs en Inde

NEW DELHI – Début décembre 2017, un cyclone tropical dévastateur a balayé la pointe sud du sous-continent indien, provoquant des dégâts importants dans des régions du Kerala, du Tamil Nadu et de l’archipel de Lakshadweep. La plupart des victimes du cyclone Ockhi (œil en bengali) sont des pêcheurs des districts de Thiruvananthapuram (au Kerala) et de Kanyakumari (au Tamil Nadu), qui en l’absence d’une alerte cyclonique en temps utile, se sont aventurés en mer, inconscients du danger. Cette tragédie souligne l’extrême vulnérabilité des communautés côtières pauvres de l’Inde aux caprices de la nature.

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Ockhi a causé la mort de 245 personnes et 661 de plus ont été portées disparues, en mer pour la plupart et elles ne seront sans doute jamais retrouvées. Au seul Kerala, près de 3400 habitations ont été endommagées et 221 complétement détruites. La tempête tropicale était tellement puissante que ses vents ont été ressentis jusqu’aux régions côtières du Maharashtra et du Gujarat.

Pour moi, Ockhi n’était pas un sujet d’actualité distant. En tant que député représentant le district de Thiruvananthapuram, j’ai personnellement été le témoin de ce désastre et du lourd tribut payé par certaines des communautés les plus pauvres et les plus marginalisées de l’Inde. J’ai visité les maisons des familles endeuillées et allumé des bâtonnets d’encens et des bougies dans les autels improvisés. Alors que je pleurais les pertes de ces communautés désespérées, tentant de partager leur douleur et leur chagrin, je me suis engagé à faire tout mon possible pour leur venir en aide.

Jusqu’à présent, le gouvernement central et les gouvernements des États concernés ont largement mis l’accent – à juste titre – sur l’acheminement d’une aide immédiate aux familles touchées. Mais pour protéger les communautés des littoraux indiens, les législateurs doivent de toute urgence entreprendre un examen complet des raisons pour lesquelles le cyclone a été aussi meurtrier et la manière dont il serait possible d’atténuer l’impact d’un événement climatique extrême futur.

Aucune alerte cyclonique n’avait été lancée par le Service météorologique indien avant l’arrivée d’Ockhi, et les premiers efforts de sauvetage ont été dérisoires face à l’ampleur des enjeux. Lorsque les garde-côtes et la Marine indienne sont parvenus à acheminer suffisamment d’avions et de navires dans la zone concernée, plus de 24 heures s’étaient écoulées depuis qu’Ockhi avait fait chavirer de nombreux bateaux de pêche. Il était trop tard pour sauver ceux qui s’agrippaient à leur embarcation. Les opérations officielles de recherche et de sauvetage n’ont sauvé qu’une poignée de personnes.

Pendant ce temps, les familles de pêcheurs – les parents et les amis de ceux qui étaient partis en mer au mauvais moment – ont réclamé à cor et à cri de participer aux efforts de sauvetage. Ce sont eux qui savaient où se trouvaient probablement leurs proches et collègues. Lorsqu’ils furent enfin autorisés à monter à bord des navires de sauvetage, ils guidèrent les officiers vers des zones où des corps avaient été aperçus flottant en surface. Mais une grande partie de ces corps n’ont pas été récupérés parce que les navires n’étaient pas équipés pour recueillir des cadavres et que le ministère de la Défense était encore « en train d’acquérir » des morgues mobiles.

Les familles de pêcheurs n’ont pas été les seules à critiquer l’inefficacité des efforts de sauvetage. Le gouvernement indien doit mener une enquête officielle détaillée sur les différentes composantes de la prévision et de la gestion et des opérations de secours en cas de catastrophes, basée sur les enseignements d’Ockhi. De meilleurs dispositifs institutionnels, comme une coopération plus étroite avec les organismes internationaux de surveillance des cyclones, auraient-ils permis de prédire en temps voulu l’arrivée d’Ockhi ? Comment les opérations de sauvetage et la gestion d’ensemble des situations d’urgence peuvent-elles être améliorées ? Des avions et des navires de recherche et de sauvetage devraient-ils être stationnés dans les environs ?

L’une des manières de renforcer les capacités de réaction de l’Inde en cas de catastrophe naturelle serait de créer l’équivalent maritime de l’Armée territoriale indienne, en formant des pêcheurs sélectionnés aux opérations de recherche et de sauvetage. Une telle formation, couplée à l’affinité des candidats avec leurs homologues pêcheurs et leur expertise face aux mers déchaînées, permettraient de former une unité de réserve très efficace et qui pourrait être déployée en cas de catastrophe.

Une autre question qui risque d’être négligée en mettant uniquement l’accent sur une aide financière immédiate sont les besoins économiques à long terme des communautés côtières. Une aide d’urgence est bien sûr vitale : Ockhi a complétement suspendu les activités quotidiennes de certaines parties du littoral, provoquant de graves difficultés économiques pour les communautés de pêcheurs de la région, déjà démunies (sans parler de la détresse émotionnelle). Il est donc peut-être temps de se demander s’il est équitable de condamner ces communautés à une dépendance à long terme aux activités de pêche.

De même que le secteur de l’agriculture en Inde ne peut assurer la survie de tous les agriculteurs qui tentent d’en vivre, les zones de pêche du pays, surexploitées, ne peuvent plus garantir les moyens de subsistance de tous les pêcheurs. Maintenant que leurs zones de pêche traditionnelles ne permettent plus de vivre décemment, les pêcheurs risquent leur vie en s’aventurant de plus en plus loin des côtes. Certains pêcheurs de ma circonscription ont été arrêtés aussi loin que le territoire britannique de Diego Garcia dans l’Océan indien, à plus de 1800 kilomètres du Kerala, à la recherche de zones de pêche non exploitées.

A l’heure actuelle, les membres des communautés de pêcheurs en Inde n’ont pas d’autres compétences qui leur permettraient d’occuper des professions différentes. Leur donner accès, à eux et à leurs enfants, à des programmes de développement de compétences et de formation professionnelle transformerait leur vie pour le mieux.

Le cyclone Ockhi a démontré de façon très brutale les difficultés des communautés de pêcheurs en Inde. Pour empêcher la prochaine catastrophe naturelle de faire autant de dégâts et d’infliger autant de souffrances, nous devons agir maintenant pour améliorer les capacités de prévention et de réaction, et pour renforcer la résilience de nos citoyens les plus vulnérables.

http://prosyn.org/mWOKoXp/fr;