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De l’ignorance, en ce début du XXIe siècle

NEW YORK – L’ignorance est la source de tous les maux, selon Platon, qui nous a également transmis la définition, toujours d’actualité, de son contraire : la connaissance. Pour ce philosophe grec, la connaissance est la « croyance vraie justifiée ». Cette définition mérite d’être étudiée, à la lumière des périls que présente l’ignorance en ce début du XXIe siècle.

Platon estimait que trois conditions devaient être réunies pour « connaître » quelque chose : la notion en question doit être vraie ; nous devons y croire (parce que si nous ne croyons pas qu’une notion est vraie, nous ne pouvons guère prétendre la connaître) ; et, de manière plus subtile, elle doit pouvoir être justifiée – il doit y avoir des raisons pour lesquelles nous croyons qu’une notion est vraie.

 1972 Hoover Dam

Trump and the End of the West?

As the US president-elect fills his administration, the direction of American policy is coming into focus. Project Syndicate contributors interpret what’s on the horizon.

Prenons par exemple une notion que nous pensons tous connaître : la Terre est (à peu près) ronde. Difficile de trouver plus vrai que ce concept d’un point de vue astronomique, en particulier depuis que nous avons envoyé des satellites artificiels en orbite qui nous ont permis de constater que notre planète est effectivement de forme sphérique. La plupart d’entre nous (à l’exception d’une frange lunatique qui pense que la Terre est plate) croyons également que cette notion est vraie.

Mais qu’en est-il de la justification de cette croyance ? Comment répondriez-vous si quelqu’un vous demandait pourquoi vous croyez que la Terre est ronde ?

Vous pourriez commencer par évoquer les images satellites mentionnées plus haut, mais votre interlocuteur sceptique serait alors en droit de vous demander si vous savez comment ces images ont été obtenues. A moins d’être un spécialiste en ingénierie aérospatiale et en logiciels de traitement d’images, il se peut qu’à ce stade vous éprouviez quelques difficultés.

Vous pourriez aussi vous référer à des raisons plus traditionnelles de croire à la forme sphérique de la Terre, comme le fait que notre planète projette une ombre arrondie sur la Lune lors des éclipses. Vous devriez alors être en mesure d’expliquer, si l’on vous le demandait, ce qu’est une éclipse et comment vous le savez. On voit clairement où peut mener ce train de pensées : pour peu qu’on insiste suffisamment, la majorité d’entre nous ne savent pas  grand chose, au sens platonicien. En d’autres termes, nous sommes beaucoup plus ignorants que nous le pensons généralement.

Socrate, dont Platon fut un disciple, est connu pour avoir provoqué la classe dirigeante athénienne en affirmant qu’il était plus sage que la Pythie de Delphes, pourtant considérée comme détentrice de la sagesse suprême, parce que lui, contrairement à la plupart des gens (et aux autorités athéniennes) savait qu’il ne savait rien. Que l’humilité de Socrate ait été sincère ou qu’elle n’ait été qu’une mystification aux dépens des pouvoirs publics (avant que les pouvoirs en question le condamnent à boire la ciguë mortelle), le fait est que le début de la sagesse consiste à reconnaître à quel point nous savons peu de choses.

Ce qui m’amène au paradoxe de l’ignorance à notre époque : nous sommes d’un côté constamment bombardés d’opinions expertes, émises par toutes sortes de personnes – titulaires ou non d’un doctorat – qui nous disent avec précision que penser (plus rarement pourquoi nous devons le penser). De l’autre côté, la plupart d’entre nous sommes hélas incapables de pratiquer l’art vital et vénérable qu’est la détection de balivernes (ou plus poliment, de faire preuve d’esprit critique), pourtant si nécessaire dans la société moderne.

Nous pouvons envisager ce paradoxe sous un autre angle : nous vivons à une époque où la connaissance – sous forme d’informations – est constamment disponible en temps réel grâce aux ordinateurs, téléphones mobiles, tablettes informatiques et autres. Et pourtant la capacité fondamentale à réfléchir à ces informations, à séparer le bon grain de l’ivraie, nous fait toujours cruellement défaut. Nous sommes des masses ignorantes noyées dans l’information.

Il est bien sûr possible que l’humanité ait toujours manqué d’esprit critique – raison pour laquelle nous continuons à nous laisser convaincre de mener des guerres injustes (sans même parler de mourir pour ces guerres), ou de voter pour des politiciens dont le principal souci semble être d’accumuler autant de richesses que possible pour les riches. C’est aussi la raison pour laquelle tant de personnes se laissent persuader d’acheter des pilules de sucre hors de prix prescrites par des « médecins » homéopathes, ou suivent les conseils de célébrités (plutôt que ceux de véritables médecins) pour vacciner ou non leurs enfants.

La nécessite d’un esprit critique n’a toutefois jamais été aussi pressante qu’à l’époque de l’internet. Dans les pays avancés du moins – mais de plus en plus aussi dans les pays en développement – le problème n’est plus celui de l’accès à l’information, mais celui de l’incapacité à analyser et comprendre cette information.

Fake news or real views Learn More

Il est malheureusement peu probable que les universités, les lycées et même les écoles primaires envisagent par eux-mêmes de mettre sur pied des cours d’initiation à la pensée critique. L’éducation devient de plus en plus un système matérialiste dans lequel les « clients » (auparavant les étudiants) suivent complaisamment des cursus personnalisés les préparant au marché du travail (au lieu d’être préparé à devenir des êtres humains et des citoyens responsables).

Cette situation peut et doit changer, mais il faudra pour ce faire l’émergence d’un mouvement de base qui utilise les blogs, les médias en ligne, les clubs littéraires et de rencontre, et tous les moyens qui encouragent les activités éducatives permettant de développer l’esprit critique. Au bout du compte, nous savons que c’est de notre avenir qu’il s’agit.