A student shows a combo pictures of three dictators, Austrian born Hitler, Castro and Stalin with Viktor Orban Attila Kisbenedek/Getty Images

L’échec de la campagne mensongère du gouvernement hongrois

NEW YORK – Au mois d’octobre, le gouvernement de la Hongrie a adressé par courrier électronique un questionnaire aux quatre millions de ménages du pays, sollicitant leur point de vue autour de sept déclarations décrivant mon soi-disant plan visant à inonder l’Europe, et notamment la Hongrie, de migrants et réfugiés musulmans. Le gouvernement formulait sept affirmations autour de ce qu’il décrit comme le « plan Soros ». J’ai réfuté chacune des ces allégations, dans la mesure où elles ne sont étayées par aucune des déclarations que j’ai formulées, ni par aucun silence dans mes déclarations.

The Year Ahead 2018

The world’s leading thinkers and policymakers examine what’s come apart in the past year, and anticipate what will define the year ahead.

Order now

Le gouvernement a désormais publié les prétendus résultats de cette « consultation nationale » autour de mon plan imaginaire, décrivant cet exercice comme une réussite sans précédent. Je laisse au peuple hongrois la liberté de déterminer si le chiffre avancé de 2 301 463 répondants (sur une population de 9,8 millions d’habitants) a été gonflé ou non, et dans l’affirmative, la mesure dans laquelle il l’a été. Il est sans doute possible d’examiner la liste des répondants, et de vérifier s’ils ont effectivement participé. Mais je préfère me concentrer sur le contenu de cette campagne.

Cette consultation nationale et la publication des résultats avancés ne sont que les manifestations les plus récentes d’une actuelle propagande massive, financée par le contribuable hongrois, et destinée à bénéficier à un gouvernement profondément corrompu, qui cherche à détourner l’attention de son échec à répondre aux aspirations légitimes des Hongrois, notamment en matière d’éducation et de santé. Cette campagne a débuté cet été, lorsque l’espace public a été placardé d’affiches faisant apparaître mon visage souriant, avec l’inscription « Ne laissons pas Soros avoir le dernier mot. »

D’autres affiches m’ont dépeint comme l’éminence grise des responsables politiques de l’opposition. Et comme beaucoup d’observateurs l’ont souligné, il émane à n’en point douter de cette campagne un relent d’antisémitisme.

Ce gouvernement s’efforce de faire croire que je serais l’ennemi du peuple hongrois. Rien ne saurait être plus éloigné de la vérité. J’ai créé ma première fondation humanitaire en Hongrie en 1984, lorsque le pays était encore sous la domination de l’Union soviétique. Depuis, cette fondation a permis d’investir plus de 400 millions $ dans le renforcement et le soutien au pays qui m’a vu naître.

Dans les années 1990, époque à laquelle les Hongrois vivaient une transition difficile du communisme vers l’économie de marché, la fondation a financé des livraisons gratuites de lait dans les écoles primaires de Budapest, et a fourni les premiers équipements d’échographie aux hôpitaux hongrois. Plus de 3 200 Hongrois ont grâce à elle bénéficié d’une bourse d’études. Nombre d’entre eux ont achevé leurs études à l’Université d’Europe centrale (UEC), que j’ai fondée à Budapest au début des années 1990. L’UEC figure aujourd’hui dans le top 100 des meilleures universités de sciences sociales au monde – accomplissement remarquable pour cette nouvelle venue dans le domaine universitaire.

Un autre élément de cette campagne de propagande a consisté à déformer la signification de l’expression « société ouverte ». Permettez-moi de clarifier ce que j’entends par là. L’idée n’est pas celle de frontières perméables, ou de migrations de masse visant à détruire la prétendue identité chrétienne de la Hongrie, comme l’affirme le gouvernement.

L’expression « société ouverte » se fonde sur l’idée que personne ne détient la vérité ultime, et que vivre en paix implique de respecter les minorités et leurs opinions. Il est question avant tout d’une société basée sur l’esprit critique et la vitalité du débat public autour des politiques appliquées. C’est la raison pour laquelle ma fondation – entre autres nombreux acteurs dont l’Union européenne – soutient des groupes tels que l’Union hongroise des libertés civiles ou le Comité Helsinki hongrois, qui protège et promeut les valeurs et principes qui fondent l’UE.

Le gouvernement prétend également que je contrôlerais les institutions européennes de Bruxelles, et que j’userais de ce contrôle pour imposer l’infâme « plan Soros » aux États membres de l’UE. C’est totalement absurde. Les décisions de gestion de la crise migratoire sont prises par les États membres de l’UE, y compris par le gouvernement hongrois. Prétendre le contraire revient à insulter l’intelligence du peuple hongrois.

J’ai certes des convictions profondes quant à la manière dont l’Europe et l’ensemble des pays développés devraient répondre à la crise des réfugiés, et je défends activement ces convictions. Elles sont fondées sur mon expérience personnelle. Je suis arrivé de Hongrie en Angleterre en 1947, en tant que réfugié. Je n’ai jamais encouragé quiconque à devenir réfugié. Comme 200 000 Hongrois, mes parents ont quitté leur patrie après l’échec de la révolution de 1956, et ont obtenu l’asile aux États-Unis.

J’ai pour la première fois publié mes idées sur la crise des réfugiés en septembre 2015, et les ai affinées au fil du temps, à mesure qu’évoluait la réalité du terrain. En 2015, j’ai affirmé qu’il incombait à l’ensemble des pays développés d’accueillir au moins un million de réfugiés chaque année, chiffre global que j’ai plus tard réduit à 500 000, suggérant que l’Europe pourrait en accueillir 300 000.

J’ai pour principe directeur que la répartition des réfugiés dans l’UE doit reposer entièrement sur le volontariat. Les États membres ne doivent pas être contraints d’accepter les réfugiés qu’ils ne souhaitent pas accueillir, de même que les réfugiés ne doivent pas être forcés de s’installer dans un pays qui n’est pas celui de leur choix.

Ceux des États membres qui ne souhaitent pas accueillir de réfugiés peuvent apporter leur contribution de nombreuses autres manières. Pour autant, la crise des réfugiés est un problème européen ; elle nécessite par conséquent une solution européenne, plutôt que 28 solutions distinctes. Ce sont ces recommandations politiques que le gouvernement hongrois a sciemment déformées et qualifiées de « plan Soros ».

Malheureusement, l’UE n’a pas adhéré à mes idées, et l’atmosphère politique toxique créée par la Hongrie (et la Pologne) a mis à mal la capacité de l’Europe à accueillir et intégrer des réfugiés. Je ne reproche en aucun cas aux gouvernements hongrois et polonais leur refus d’accepter les réfugiés qu’ils ne souhaitent pas accueillir, mais je considère qu’ils font largement obstacle à l’élaboration d’une solution européenne.

Le souvenir de la Seconde Guerre mondial demeure, époque à laquelle un autre groupe est devenu le bouc émissaire des difficultés de l’Europe. Les blessures du passé ont laissé de profondes cicatrices qu’il reste encore à soigner, et qui ne doivent pas être rouvertes aujourd’hui. L’objectif de la campagne de propagande du gouvernement consistait à attiser la peur et la haine parmi la population hongroise, ainsi qu’à rendre le peuple indifférent à la souffrance des autres.

Je suis heureux de constater que cette campagne de propagande s’est avérée un échec cuisant. En dépit des efforts concertés du gouvernement hongrois, l’opinion publique ne s’est pas laissée emporter. Plus d’un million de téléspectateurs ont assisté à ma brève intervention à la télévision hongroise, tandis que les réseaux sociaux ont été inondés de messages de sympathie et de soutien.

Je suis profondément touché par ces réactions. Je m’engage ici encore à consacrer les années de vie qu’il me reste à soutenir la liberté d’expression et de pensée, le droit d’étudier, ainsi qu’à défendre les minorités et leurs opinions – non seulement dans ma Hongrie natale, mais partout à travers le monde.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

http://prosyn.org/k8ilPrq/fr;

Handpicked to read next