4

Comment la culture façonne l’évolution humaine

ST. ANDREWS – Existe-t-il une explication évolutionniste aux plus grandes réussites de l’humanité – technologies, sciences et arts – dont les racines pourraient remonter aux comportements animaux ? J’ai soulevé cette question pour la première fois il y a 30 ans, et je travaille depuis pour y apporter une réponse.

Nombre d’espèces animales utilisent des outils, émettent des signaux, s’imitent mutuellement, et possède une mémoire des événements passés. Certaines développent même des traditions apprises, qui impliquent la consommation d’aliments spécifiques ou la formulation de sons particuliers et comparables à des chants – autant de comportements qui se rapprochent dans une certaine mesure de la culture humaine.

Les capacités mentales de l’espèce humaine s’en distinguent toutefois considérablement. Nous vivons dans des sociétés complexes, organisées autour de règles linguistiquement codifiées, de mœurs et d’institutions sociales, et recourons intensément à la technologie. Nous concevons des machines capables de voler, des puces électroniques, ou encore des vaccins. Nous écrivons des récits, des chansons, de la poésie. Nous dansons sur Le Lac des Cygnes.

Les psychologues du développement ont déterminé que lorsqu’il s’agit de faire face au monde physique (par exemple à travers la mémoire spatiale ou l’utilisation d’outils), les jeunes enfants usent de capacités cognitives déjà comparables à celles de chimpanzés ou d’orangs-outans adultes. En termes de cognition sociale (le fait par exemple d’imiter autrui ou d’en comprendre les intentions), les capacités des jeunes enfants sont en revanche beaucoup plus développées.

Ce même écart s’observe sur le plan de la communication et de la coopération. Les affirmations bien connues selon lesquelles les grands singes formuleraient un langage ne résistent pas à un examen approfondi : les animaux sont certes capables d’apprendre la signification de signes, et d’assembler des combinaisons simples de mots, mais ils ne peuvent maîtriser une syntaxe. De même, plusieurs expériences démontrent que les grands singes coopèrent beaucoup moins volontiers que les êtres humains.

Grâce aux progrès de la cognition comparée, les scientifiques sont désormais convaincus que les autres espèces animales ne possèdent ni capacités de raisonnement cachées, ni complexité cognitive encore inconnue, et que le fossé entre intelligence humaine et intelligence animale est une réalité. Ainsi, comment une évolution aussi extraordinaire et unique de l’esprit humain a-t-elle pu s’effectuer ?

D’importants travaux interdisciplinaires ont récemment résolu cette énigme de longue date en matière d’évolution. Et la réponse apportée est surprenante. Il se trouve en effet que les caractéristiques les plus extraordinaires de notre espèce – intelligence, langage, coopération, conception technologique – n’ont pas évolué en tant que réponses adaptatives à des circonstances extérieures. Les êtres humains sont en réalité le fruit de leur propre création, disposant d’un esprit non pas façonné pour la culture, mais véritablement par la culture. Autrement dit, la culture a transformé le processus d’évolution.

Les découvertes les plus intéressantes sont issues d’études sur le comportement animal, qui ont révélé qu’en dépit de l’existence généralisée de l’apprentissage social (comportement consistant à imiter autrui) au sein de la nature, les animaux se montrent extrêmement sélectifs quant aux gestes et aux individus qu’ils choisissent d’imiter. L’imitation ne confère un avantage évolutionniste que lorsqu’elle s’avère précise et efficace. La sélection naturelle devrait ainsi favoriser les structures et capacités du cerveau qui optimisent la précision et l’efficacité de l’apprentissage social.

En phase avec cette hypothèse, les recherches révèlent de solides corrélations entre la complexité des comportements et la taille du cerveau. Les primates au cerveau de grande taille inventent de nouveaux comportements, copient les innovations de leurs congénères, et utilisent davantage d’outils que les singes au cerveau de plus petite taille. Par ailleurs, bien que la sélection d’une intelligence élevée découle quasi-certainement de sources multiples, plusieurs études récentes établissent que cette sélection d’une intelligence utile face à des environnements sociaux complexes, chez les petits et grands singes, a été suivie par la sélection plus restrictive d’une intelligence culturelle chez les grands singes, les capucins et les macaques.

Ainsi, pourquoi les gorilles n’ont-ils pas inventé Facebook, ou les capucins bâti des navettes spatiales ? Pour atteindre un niveau aussi élevé de fonctionnement cognitif, une intelligence culturelle est non seulement nécessaire, mais également une culture cumulative, dont les modifications s’accumulent au cours du temps. Ceci exige une transmission d’informations avec un degré de précision dont seuls les être humains sont capables. En effet, de petites améliorations en termes de précision de la transmission sociale aboutissent à une importante augmentation de la diversité et de la longévité de la culture, comme c’est le cas pour les tendances, les modes et les normes.

Si nos ancêtres ont été capables d’opérer une transmission extrêmement fidèle des informations, c’est non seulement grâce au langage, mais également grâce à l’enseignement – une pratique rare dans la nature, mais universelle chez les humains (une fois reconnues les formes subtiles que revêt cet enseignement). Comme le révèlent plusieurs analyses mathématiques, bien que l’enseignement n’évolue pas aisément, la culture cumulative promeut l’enseignement. Ceci implique que l’enseignement et la culture cumulative aient évolué de concert, produisant une espèce qui a fourni des enseignements à ses membres face à une multitude de circonstances.

C’est dans ce contexte que le langage est apparu. Plusieurs éléments de preuve suggèrent que le langage aurait initialement évolué pour réduire les coûts, améliorer la précision, et étendre les domaines de l’enseignement. Cette hypothèse pourrait expliquer de nombreuses caractéristiques du langage, parmi lesquelles son unicité, son pouvoir de généralisation, et le fait qu’il puisse être appris.

Tous les éléments qui ont sous-tendu le développement des capacités cognitives humaines – encéphalisation (augmentation évolutionniste de la taille du cerveau), utilisation d’outils, enseignement et langage – ont en commun une caractéristique majeure : les conditions qui ont favorisé leur évolution ont été façonnées par des activités culturelles, via un retour sélectif d’expérience. Comme le confirment systématiquement les études théoriques, anthropologiques et génétiques, une dynamique coévolutionniste – grâce à laquelle des compétences socialement transmises ont guidé une sélection naturelle qui a façonné l’anatomie et la cognition de l’être humain – sous-tend notre évolution depuis au moins 2,5 millions d’années.

Notre puissante capacité à imiter, à enseigner et à user du langage a également encouragé un niveau sans précédent de coopération entre les individus, créant des conditions qui ont non seulement promu des mécanismes coopératifs existants de longue date, tels que la réciprocité et le mutualisme, mais également généré de nouveaux mécanismes. Dans le même temps, la coévolution gènes-culture a créé une psychologie – une propension à enseigner, à parler, à imiter, à copier et à interagir – qui est totalement différente de celle des autres espèces animales.

L’analyse évolutionniste a également fait la lumière sur l’apparition des arts. De récentes études portant sur le développement de la dance, par exemple, expliquent comment les être humains se meuvent au son de la musique, synchronisent leurs gestes avec ceux des autres, et apprennent de longues séquences de mouvements.

La culture humaine nous distingue des autres espèces du règne animal. Le fait d’en saisir les bases scientifiques enrichit la compréhension de notre histoire – et les raisons pour lesquelles nous sommes devenus l’espèce qui est la nôtre.

Traduit de l’anglais par Martin Morel