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L’aide humanitaire a aussi des comptes à rendre

Supposons que vous soyez  préoccupés par le sort d’enfants en Afrique qui succombent à des maladies pourtant guérissables. Vous souhaitez donner de l’argent à une œuvre de bienfaisance qui tente de réduire le nombre de victimes. Mais les associations caritatives sont légion. Laquelle choisir ?

La première question que pose la majorité des donateurs est : « Quelle est la part allouée aux frais administratifs ? ». Aux Etats-Unis, ce chiffre est aisément consultable sur Charity Navigator, un site web qui a reçu quelques cinq millions de visites. Mais ces informations sont compilées à partir de formulaires que les associations remplissent elles-mêmes, pour le fisc. Personne ne les vérifie, et les proportions allouées d’une part aux frais administratif, et de l’autre aux projets mêmes sont aisément manipulées avec un peu de comptabilité créative.

Aleppo

A World Besieged

From Aleppo and North Korea to the European Commission and the Federal Reserve, the global order’s fracture points continue to deepen. Nina Khrushcheva, Stephen Roach, Nasser Saidi, and others assess the most important risks.

Pire encore, même si les informations sont exactes, elles ne vous renseignent en rien sur l’efficacité de l’association. La volonté de réduire les frais administratifs peut rendre une association moins efficace. Si, par exemple, une agence travaillant à réduire la pauvreté en Afrique doit limiter le nombre de personnel qualifié qu’elle emploie, elle a plus de chance de financer des projets qui n’atteindront pas leur but. Elle peut même ne pas savoir quels sont les projets qui échouent, parce que pour les évaluer et en tirer des leçons, il faut du personnel – ce qui alourdit d’autant les frais administratifs.

En 2006, Holden Karnofsky et Elie Hassenfled se sont posés la question de savoir à quelle association caritative ils pourraient faire un don. Ils avaient près de trente ans, et gagnaient un revenu annuel à six chiffres en travaillant dans une société d’investissement – un revenu bien supérieur à ce dont ils avaient besoin – et estimaient que cet argent pouvait être utilisé pour faire du monde un endroit meilleur. Comme consultants en investissements, il ne leur serait jamais venu à l’idée d’investir dans une société sans des informations détaillées sur les moyens qu’elle se donnait pour atteindre ses objectifs. Il souhaitaient donc naturellement faire un choix informé à propos de l’association caritative à laquelle ils feraient un don.

Karnofsky et Hassenfeld ont formé un groupe avec six amis qui travaillaient également dans la finance et se sont partagés le travail pour déterminer quelles associations étaient efficaces sur le terrain. Ils ont pris contact avec les différentes organisations, qui leur ont envoyé toutes sortes de prospectus alléchants, mais aucune ne répondait aux questions fondamentales : que font les associations caritatives avec leur argent, et comment peuvent-elles prouver que leurs activités portent leurs fruits? Ils ont ensuite appelé directement plusieurs organisations au téléphone, avant de se rendre à l’évidence : incroyable, mais vrai, ces informations n’existaient pas.

Certaines fondations ont indiqué que les informations concernant leurs activités étaient confidentielles. Ce genre d’attitude, se sont dit Karnofsky et Hassenfeld, n’est pas la meilleure manière de gérer une œuvre de bienfaisance. Pourquoi les informations sur une assistance humanitaire devraient-elles être secrètes ? Le simple fait que les associations caritatives ne pouvaient répondre à ces questions a fait penser aux deux amis que les personnes et les fondations faisaient des dons plus ou moins à l’aveuglette, sans disposer d’informations leur permettant de faire un choix éclairé.

Ils se sont dès lors fixé un nouvel objectif : obtenir et publier ces informations. A cette fin, ils fondèrent une organisation appelée GiveWell de manière à ce que les autres donateurs ne rencontrent pas les mêmes difficultés qu’eux à les obtenir.

Il devint toutefois assez vite évident que la tâche nécessitait plus qu’un temps partiel, et l’année suivante, après avoir emprunté 300.000 dollars comme fonds de départ auprès de leurs collègues, Karnofsky et Hassenfeld quittèrent leur emploi et commencèrent à travailler à temps plein pour GiveWell et son organisme annexe d’octroi de subvention, The Clear Fund. Ils proposaient aux associations caritatives de solliciter une subvention de 25.000 dollars dans cinq catégories principales d’aide humanitaire. La procédure de demande exigeait de soumettre le genre d’informations qu’ils désiraient obtenir. Ainsi, une proportion importante des fonds qu’ils avaient collecté revenait à l’association caritative la plus efficace dans son domaine, tout en encourageant la transparence et une évaluation rigoureuse.

La première évaluation des associations les plus efficaces dans le domaine de l’aide humanitaire en Afrique est à présent disponible sur leur site, www.givewell.net . Population Services International, qui encourage l’utilisation et vend des préservatifs, pour lutter contre le sida, et des moustiquaires, contre le paludisme, a remporté la première place, suivi de Partners in Health, une organisation active dans les soins médicaux pour les populations rurales pauvres. La troisième place est occupée par Interplast, qui se consacre essentiellement à remédier aux malformations, comme les becs de lièvres.

Évaluer les associations caritatives peut se révéler plus compliqué que faire des choix d’investissement. Les investisseurs sont intéressés par les dividendes, et il n’y a donc aucune difficulté à comparer différentes valeurs – en finale, il s’agit toujours d’argent. Il est autrement plus complexe de comparer la diminution de la souffrance apportée par une opération du palais par rapport au fait de sauver une vie. Il n’existe pas de valeur universelle.

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Par ailleurs, l’évaluation des associations caritatives prend aussi du temps et peut être coûteux. C’est peut-être pour cette raison que plusieurs organisations, dont certaines des organisations les plus connues de lutte contre la pauvreté en Afrique, n’ont pas donné suite aux demandes d’information de GiveWell. Elles sont sans doute calculé que les 25.000 dollars de subventions n’en valaient pas la peine. Mais si les donateurs commencent à suivre les recommandations de GiveWell, une bonne note de cette organisation pourrait se révéler un atout bien plus important que la subvention.

Pour cette raison, le potentiel de GiveWell est révolutionnaire. Aux Etats-Unis, les dons des personnes privées s’élèvent à près de 200 milliards de dollars par an. Personne ne sait si ce montant faramineux permet d’atteindre les objectifs que les donateurs veulent soutenir. En incitant les associations caritatives à davantage de transparence et à mettre l’accent sur des preuves concrètes de leur efficacité, GiveWell pourrait faire en sorte que nos donations aient une action bien plus positive qu’auparavant.