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L’agriculture biologique, inverse d’une solution durable

STANFORD – Le terme « durable » fait désormais partie des expressions à la mode du XXIe siècle. De plus en plus d’universités dispensent des cours voire des programmes autour de la « durabilité, » tandis que nombre de grandes entreprises confient fièrement le sujet à d’importants départements précisément créés à cet effet. Au mois d’avril, de nombreuses sociétés multinationales emblématiques opérant dans le secteur agricole/alimentaire étaient représentées dans le cadre de la « Sustainable Product Expo, » événement organisé sur trois journées par Wal-Mart – plus grand distributeur aux États-Unis – au sein de son siège de l’Arkansas.

Or, tout comme nombre de concepts vagues et bien-pensants, la « durabilité » apparaît tel un simple sophisme. Dans le domaine de l’agriculture, par exemple, la durabilité est bien souvent associée à l’agriculture biologique, vantée par ses partisans comme une manière « durable » d’alimenter la population rapidement croissante de notre planète. Quelle est réellement la signification du terme « durable, » et peut-elle qualifier les méthodes de production alimentaire biologiques ?

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Les affirmations du mouvement bio quant au caractère durable de ses propres méthodes posent question. Une étude récente a par exemple démontré qu’il était possible de réduire considérablement la contamination des nappes phréatiques en propageant les engrais au travers des systèmes d’irrigation en fonction du besoin des variétés cultivées au cours de leur saison de croissance ; par opposition, l’agriculture biologique recourt au compost, dont le répandage ne peut s’adapter aux besoins de la variété cultivée. En outre, bien que l’utilisation du compost fasse bonne presse en tant que pratique « verte, » elle génère un volume significatif de gaz à effet de serre (étant par ailleurs souvent à l’origine de la présence de bactéries pathogènes dans les cultures).

Cette étude a également révélé que l’ « agriculture biologique intensive, dans la mesure où elle repose sur une matière organique solide de type fumier composté, qui se mélange aux sols antérieurement à la plantation, entraîn[ait] un infiltration significative de nitrate » dans les eaux sous-terraines. Difficile de considérer cette augmentation des niveaux de nitrate dans les nappes phréatiques comme un glorieux exemple de durabilité, alors même que nombre des régions agricoles les plus fertiles de la planète sont confrontées aux difficultés de la sécheresse.

L’une des raisons fondamentales pour lesquelles la production alimentaire biologique se révèle considérablement moins « durable » que nombre d’autres formes d’agriculture conventionnelle réside en ce que les fermes bio, certes potentiellement adaptés à certains environnements locaux à petite échelle, produisent un rendement alimentaire bien inférieur par unité de terre et d’eau. Les faibles rendements de l’agriculture biologique – généralement inférieurs de 20 à 50% à ceux de l’agriculture conventionnelle – font peser un certain nombre de contraintes sur l’exploitation agricole concernée, notamment en termes de consommation d’eau.

Une méta-analyse britannique publiée en 2012 a identifié plusieurs de ces contraintes auxquelles l’agriculture biologique est particulièrement exposée. Ces travaux ont par exemple révélé que « la propagation d’ammoniaque, l’infiltration d’azote et les émissions d’oxyde d’azote par unité produite se [révélaient] supérieurs dans le cadre des exploitations agricoles biologiques, » de même que « la sollicitation des terres, le risque d’eutrophisation, ainsi que le potentiel d’acidification par unité produite. »

L’infériorité du rendement des récoltes de l’agriculture biologique apparaît globalement inévitable, en raison d’un refus arbitraire de recourir à diverses méthodes et technologies modernes. Les pratiques biologiques limitent l’utilisation des pesticides, posent des difficultés dans la réponse au pic de besoin en engrais de l’espèce végétale cultivée, et excluent le recours aux variétés génétiquement modifiées. Si la production biologique était développée à grande échelle, de ces rendements entraînerait une plus grande pression quant à la conversion des terres en vue d’une utilisation agricole, et nécessiterait davantage de bétail pour la production de fumier, sans parler d’une sollicitation accrue des réserves en eau – autant d’aspects qui s’inscrivent en contradiction avec le concept de durabilité.

L’une des autres limites attachées à la production agricole réside dans le fait que cette pratique contrarie l’optimisation de la qualité des sols – qui consisterait précisément à minimiser la perturbation des sols (notamment liée au labourage et au charruage), en parallèle de l’utilisation de cultures de couverture. Ces procédés agricoles présentent de nombreux avantages pour l’environnement, dans la mesure où ils limitent l’érosion ainsi que le ruissellement des engrais et pesticides. Les exploitants de l’agriculture biologique recourent rarement aux cultures de couverture, procédant souvent, à défaut d’herbicides efficaces, à un labourage (voire à un pénible désherbage à la main) destiné à neutraliser les mauvaises herbes.

Dans le même temps, les producteurs bio utilisent bel et bien des insecticides et des fongicides pour protéger leurs récoltes, en dépit de la noble croyance écologiste selon laquelle ils s’y refuseraient. Plus de 20 produits chimiques (contenant pour la plupart du cuivre et du soufre) sont couramment utilisés dans le cadre de la croissance et du traitement des cultures biologiques – autant de pratiques pourtant acceptables en vertu des règles américaines de certification des produits biologiques.

Sans doute l’aspect le plus illogique et le moins durable de l’agriculture biologique à long terme réside-t-il dans l’exclusion des variétés « génétiquement modifiées » (bien connues sous le nom d’OGM) – rejet pourtant uniquement relatif aux variétés modifiées selon les techniques les plus précises et en vue des résultats les plus prévisibles. À l’exception des baies et champignons sauvages, la quasi-totalité des fruits, légumes et céréales composant les régimes alimentaires européen et nord-américain a été génétiquement améliorée selon telle ou telle technique – bien souvent à l’issue d’irradiations ou d’hybridations des semences conduisant à déplacer certains gènes d’un type d’espèce ou d’un gène à un autre, selon des phénomènes qui ne se produisent pas de manière naturelle.

Ce rejet dont fait preuve l’agriculture biologique à l’encontre de certains organismes, aux seuls motifs qu’ils auraient été élaborés selon des procédés modernes et avancés, ne revêt aucun sens. Non seulement empêche-t-il les agriculteurs d’améliorer leurs semences, mais il prive également les consommateurs partisans du bio d’un accès à un certain nombre de produits optimisés sur le plan nutritionnel, tels que les huiles enrichies en acides gras oméga-3.

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Si au cours des dernières décennies l’agriculture conventionnelle s’est faite plus écologique et plus durable que jamais auparavant, c’est bien grâce à la recherche scientifique ainsi qu’à la bonne vieille ingéniosité technologique des agriculteurs, cultivateurs de variétés, et autres entreprises de l’agro-industrie, et non selon un refus irrationnel des insecticides, herbicides et procédés génétiques modernes, opposé à une prétendue « agriculture industrielle. »

Traduit de l’anglais par Martin Morel