31

L'argent hélicoptère plutôt que la récession

LONDRES – Après des années si ce n'est des décennies de mise à l'écart, la politique budgétaire revient sur le devant de la scène. La cause en est simple, la reprise est difficile après la crise mondiale de 2008.

De ce point de vue l'exemple de l'Europe est le pire qui soit : son PIB n'a quasiment pas augmenté au cours des quatre dernières années et le PIB/habitant y reste inférieur à son niveau de 2007. Et les prévisions ne sont pas bonnes. Selon un rapport de la Banque centrale européenne (BCE) publié en juillet, la production réelle de la zone euro en 2014 et 2015 était probablement inférieure de 6% à la production potentielle, 4 points de pourcentage de plus que la prévision initiale. Et la BCE de conclure : "les mesures destinées à stimuler la demande agrégée (notamment les mesures budgétaires et monétaires) devraient jouer un rôle encore plus important dans la politique économique" - des paroles fortes pour une banque centrale.

Chicago Pollution

Climate Change in the Trumpocene Age

Bo Lidegaard argues that the US president-elect’s ability to derail global progress toward a green economy is more limited than many believe.

La politique budgétaire est hors jeu depuis 2010. En raison de déficits sans précédent depuis la guerre et des taux d'endettement faramineux, l'austérité est alors apparue comme le seul recours possible.

Dans ces conditions la politique monétaire était le seul outil restant pour stimuler l'économie. La Banque d'Angleterre et la Réserve fédérale américaine ont injecté énormément de liquidité dans l'économie avec leur politique de relâchement monétaire consistant à acheter massivement des titres d'Etat et des titres de sociétés privées. En 2015 la BCE a également commencé à acheter des actifs, une mesure que son président, Mario Draghi, a promis de maintenir jusqu'à ce que le taux d'inflation se rapproche de l'objectif fixé.

Le relâchement monétaire n'est pas un remède magique. Il a permis d'éviter une nouvelle Grande dépression, mais les injections successives de liquidités se sont traduites par une baisse du rendement des obligations. L'annonce par la BCE de sa politique a réduit l'écart de rendement des obligations entre le cœur de l'Europe et sa périphérie. Une étude de Thomas Fazi de l'Institut pour une nouvelle pensée économique montre cependant que le relâchement monétaire ne permet guère d'influer sur les crédits bancaires, les prêts à risque, la production ou l'inflation. Par contre il a des effets indésirables, car il accroît les inégalités en donnant de l'argent à ceux qui en ont déjà et de ce fait ne vont pas tellement augmenter leurs dépenses s'ils en ont plus.

Les dirigeants politiques auraient dû davantage tenir compte de ce médiocre résultat. Quand une banque centrale essaie de réduire l'inflation en retirant des liquidités du système, les banques commerciales peuvent s'opposer à cette mesure en réinjectant des liquidités sous forme de crédit. Et dans le contexte déflationniste d'aujourd'hui, elles peuvent s'opposer à l'injection de liquidités par la banque centrale pour stimuler l'activité en augmentant leurs réserves et en restreignant le crédit.

Reste alors la politique budgétaire. Dans la conjoncture économique actuelle, les Etats devraient profiter des taux d'intérêt extrêmement bas pour investir dans des infrastructures, ce qui stimulerait la demande et améliorerait la structure de l'économie. Ce sont les attentes qui posent problème. Ainsi que le dit John Muellbauer, un économiste d'Oxford, les Trésors publics et les banques centrales ont enfoncé dans la tête des dirigeants d'entreprises "l'importance de réduire le ratio dette publique brute/PIB".

Cette orthodoxie tient de l'idée qu'un emprunt est simplement un impôt différé. Si la population et le secteur privé s'attendent à des hausses d'impôt destinées à rembourser la dette publique, ils vont épargner davantage pour pouvoir payer, ce qui annihilera tout effet de stimulation économique de l'emprunt. La pensée orthodoxe estime à tort que les dépenses publiques ne peuvent générer des revenus supplémentaires. Aussi longtemps que cette idée l'emporte, il est exclu de recourir à des dépenses publiques financées par la dette pour relancer la croissance.

C'est pourquoi les analystes et les responsables politiques envisagent maintenant une politique budgétaire non orthodoxe à coté d'une politique monétaire non orthodoxe. Ils discutent notamment de variantes de "l'argent hélicoptère". Il s'agit d'une célèbre expérience par la pensée imaginée par Milton Friedman en 1969 dans laquelle un jour un hélicoptère largue 1000 dollars en billets au-dessus d'une communauté. Parmi d'autres, Ben Bernanke, l'ancien président de la Réserve fédérale, soutient l'idée de recourir à l'argent hélicoptère pour relancer l'économie.

L'argent hélicoptère prend deux formes qui peuvent et doivent être utilisées simultanément. La première consiste à augmenter directement le pouvoir d'achat des consommateurs - par exemple en donnant à chaque citoyen ou électeur une carte à puce qui leur permettrait de réaliser des achats pour un montant de 1 000 dollars. L'économiste suisse Silvio Geselle a le premier proposé au début du 20° siècle l'idée d'une "monnaie estampillée" qui perdrait de sa valeur au bout d'un mois pour éviter la thésaurisation.

La deuxième forme consiste à utiliser l'argent hélicoptère pour financer les infrastructures. L'avantage de ce financement est que ce type de dépense, même s'il creuse le déficit et conduit à une hausse permanente de la masse monétaire, n'augmente pas la dette publique car l'Etat ne s'endette que vis à vis de lui-même. Cela n'attise pas l'attente d'une hausse de la fiscalité.

Fake news or real views Learn More

Emettre des titres de dette qui ne devront jamais être remboursés paraît trop beau pour être vrai. Le danger évident est que les Etats en abusent pour financer des dépenses publiques et privées, c'est pourquoi il est peu probable qu'ils y aient recours ouvertement, à moins que la situation économique ne se dégrade sérieusement. Mais s'ils ne font rien, nous risquons de tomber dans une nouvelle récession dont les conséquences seraient bien plus graves. Aussi vont-ils probablement se résoudre à appliquer une politique budgétaire non orthodoxe.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz