0

Non à l'emprisonnement identitaire !

PARIS – Un jour, alors que j'allais chercher à son hôtel le prix Nobel d'économie Amartya Sen, la réceptionniste m'a demandé si j'étais son chauffeur. Après une hésitation, j'ai fait signe que oui. Parmi mes multiples identités, à ce moment-là, celle de chauffeur était la plus évidente à ses yeux.

Ce sens de la multiplicité des identités est quelque chose que Sen lui-même a souligné malicieusement dans l'un de ses livres, Identity and Violence [Identité et violence] : "La même personne peut par exemple être tout à la fois citoyen britannique, d'origine malaisienne, avoir des caractéristiques raciales chinoises, être courtier en Bourse, omnivore, asthmatique, linguiste, adepte du culturisme, poète, opposant à l'avortement, observateur des oiseaux, astrologue et faire parti de ceux qui pensent que Dieu a inventé Darwin pour mettre à l'épreuve les naïfs."

Un minimum d'introspection montre que la difficulté à répondre à la question " Qui suis-je ?" tient à la complexité à laquelle nous sommes confrontés pour distinguer entre nos nombreuses identités et comprendre leur architecture. Qui suis-je et pourquoi devrais-je accepter que l'on me réduise, moi et la richesse de mon identité, à une seule de ses dimensions ?

Pourtant, c'est un réductionnisme de ce type qui sous-tend l'un des concepts dominants d'aujourd'hui, le multiculturalisme selon lequel l'une de nos identités doit l'emporter sur toutes les autres et servir de seul critère pour organiser la société en groupes distincts.