BERND VON JUTRCZENKA/AFP/Getty Images

Libérer la démocratie allemande

BERLIN – Le spectacle entourant les récentes négociations pour former un nouveau gouvernement de coalition en Allemagne est un indicateur du mécontentement des électeurs. Les jeux de pouvoir, l’électoralisme et les compromis qui ont été conclus sans débat public soulignent tous le décalage qui existe aujourd’hui entre les principaux partis et l'électorat en Allemagne – décalage qui pousse les électeurs directement dans les bras des populistes.

En conséquence, les partis politiques marginaux de l'Allemagne sont en pleine effervescence. Les partis Alternative für Deutschland à l’extrême droite et Die Linke sur l'aile gauche détiennent un total d'environ un quart des sièges du Bundestag. La grande coalition émergente – qui comprend le parti conservateur de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), son parti frère en Bavière, l'Union chrétienne-sociale (CSU), et le Parti social-démocrate (SPD) de tendance gauche – représente un peu plus de 50%, ce qui la rend en fait beaucoup moins grande que dans les deux précédents gouvernements.

L’Afd, en particulier, n’en revient pas de sa chance. Le parti – qui ne joue, au mieux, que partiellement le jeu de la démocratie – devrait bientôt devenir le plus grand groupe d'opposition au Bundestag. Pour un parti qui n’avait jamais obtenu de représentation parlementaire avant les élections de septembre dernier, une telle position de premier plan était au-delà de ses rêves les plus fous il y a encore quelques mois.

Si la grande coalition prend effectivement les rennes du pays, comme prévu, le parlement de l'Allemagne – pays riche et économiquement stable – serait confronté au même type de désunion qui, en transférant le pouvoir vers les extrémités et en rétrécissant le centre politique, a affaibli la démocratie dans d'autres pays. Cela a déjà eu lieu aux États-Unis, où l'émergence de voix plus extrêmes a sapé la coopération entre Républicains et Démocrates, ainsi qu’au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Belgique.

Cela ne veut pas dire que le Bundestag va soudainement devenir aussi dysfonctionnel que le Congrès des États-Unis actuellement. Mais les germes de la paralysie démocratique sont plantés.

À certains égards, cette situation est le résultat d’une longue évolution. Dans le cadre des grandes coalitions précédentes, le Bundestag a moins servi de plate-forme de discussion ouverte à propos de divers points de vue et objectifs politiques, que de machine à adopter des lois. L'accord de 167 pages de la coalition émergente, qui précise dans un niveau impressionnant de détail les objectifs du futur gouvernement, indique que la priorité des autorités au cours des quatre prochaines années, une fois de plus, se limitera à adopter des politiques convenues précédemment, et non à promouvoir délibérations et réflexions sur des questions d'intérêt public.

What do you think?

Help us improve On Point by taking this short survey.

Take survey

Cette politique « de huis clos » a creusé le fossé entre la classe politique et les électeurs. Quant à ce qui la génère, il y a deux coupables: la montée des accords de coalition et le système des partis qui est en pleine évolution.

Un accord de coalition précisant certains des principaux éléments pour la prochaine période législative a été utilisé pour la première fois par la CDU et le Parti libéral démocrate (FDP) au début des années 1960. Un comité de coalition était mis en place pour vérifier que les mesures convenues étaient effectivement adoptées par le Parlement.

Cependant, au fil du temps, ces accords sont devenus de plus en plus détaillés et complexes; ce qui était une feuille de route est devenu un contrat. Le comité de coalition, quant à lui, est devenu de plus en plus puissant en coulisse. Ces évolutions, bien que controversées, n'ont jamais été complètement contestées; au contraire, elles sont devenues de rigueur pour la pratique de la politique législative en Allemagne, poussant le Bundestag à réorienter ses priorités pour adopter des décisions convenues précédemment au lieu de mener un débat ouvert.

Jusqu’il y a quelques années, ce changement d'orientation pour le Bundestag n'était pas particulièrement problématique. Cependant, les principaux partis politiques ont récemment perdu leur influence dans les collectivités locales, étant donné que la CDU / CSU et le SPD disposent maintenant d’une adhésion nettement plus faible. En conséquence, leurs décisions sont devenues de plus en plus éloignées de la volonté du peuple.

Les leaders de la CDU et de la CSU, qui ne sont pas liés à un vote de parti, ont déjà fait part de leur acceptation du pacte de coalition. Mais on peut encore espérer que les membres du SPD rejettent l'accord sur lequel ils votent en ce moment (le vote par correspondance se termine le 2 mars). Un échec de l’accord augmenterait probablement l’instabilité politique, mais finirait par renforcer la démocratie allemande.

Si l'accord échoue, l’Allemagne pourrait organiser de nouvelles élections – une option risquée, bien sûr, puisque les derniers sondages indiquent que l’Afd pourrait remporter une part encore plus importante des voix, alors que le soutien de la CDU et du SPD pourrait diminuer. Sinon, la chancelière Angela Merkel pourrait diriger un gouvernement minoritaire – ce qui serait une première historique en près de 70 ans de République fédérale – qui devrait soumettre chaque proposition de politique au débat parlementaire, avec chaque fois le risque qu’elle soit bloquée.

Dans un gouvernement minoritaire, chaque débat pourrait conduire à la chute du gouvernement. Pourtant, cela pourrait bien fonctionner pour de nombreuses de propositions moins controversées, tout en créant une nouvelle tradition de coalitions évolutives, plutôt que fixes. Au fil du temps, un tel arrangement pourrait apporter des avantages significatifs, voire même des innovations institutionnelles, avec la possibilité de remettre en question la pratique étouffante des accords de coalition et des comités à huis clos pour les appliquer.

La démocratie allemande est étranglée par des contrats de coalition stricts. Afin de lui permettre de respirer, tout en comblant l'écart entre la classe politique et l'électorat, les Allemands doivent se concentrer sur la création de programmes législatifs plus ouverts et flexibles qui nécessitent un véritable débat, ouvert et public, au Bundestag.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

http://prosyn.org/POKVedi/fr;

Handpicked to read next