5

La stratégie de Sinzo Abe en Asie

CANBERRA – Alors que la conjoncture nous donne plus de matière à réflexion historique que nous pouvons en ingérer, il est facile de perdre de vue des évolutions récentes qui pourraient avoir des conséquences autrement plus importantes pour la paix et la stabilité à long terme que les dramatiques événements dans l’Est de l’Ukraine, à Gaza, en Syrie et en Irak. Le résultat des négociations sur le programme nucléaire iranien, le changement de gouvernement en Inde et en Indonésie – deux des trois plus grandes démocraties mondiales – et la revitalisation du groupe des BRICS, les principales nations non occidentales, (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) sont autant de faits qui pourraient modifier les règles du jeu.

Les démonstrations de force du Japon sur la scène internationale, sous la férule du Premier ministre Shinzo Abe, pourraient toutefois revêtir une importance plus grande encore. A moins d’être géré avec la plus grande précaution par toutes les parties concernées, dont les Etats-Unis et les autres alliés du Japon de la région Asie-Pacifique, le changement d’orientation de la politique étrangère japonaise pourrait saper le fragile équilibre de pouvoir qui a jusqu’à présent circonscrit la rivalité sino-américaine.

Le Japon a raison de s’inquiéter de la nouvelle volonté de la Chine de s’affirmer dans la région et les récentes menées diplomatiques d’Abe visant à renforcer les relations du Japon en Asie du Sud-est, et avec l’Australie et l’Inde, sont compréhensibles dans ce contexte. Il n’est pas non plus déraisonnable pour son gouvernement de vouloir réinterpréter l’article 9 de la Constitution pacifique du Japon – malgré une vive opposition au Japon même et à l’étranger – une réinterprétation qui permettrait au pays de participer davantage à des opérations d’autodéfense collectives et d’élargir la coopération militaire avec ses alliés et partenaires.

Mais les risques que comportent ces manœuvres doivent être ouvertement reconnus. L’opposition à tout renouveau du militarisme japonais, perçu ou réel, est profondément ancrée en Asie du Nord-Est. Abe est un nationaliste conservateur qui refuse de reconnaître l’ampleur de la culpabilité du Japon durant la Seconde guerre mondiale (même s’il admet, comme récemment lors de sa visite en Australie, les « horreurs de l’histoire du siècle dernier », présentant ses condoléances « aux nombreuses personnes qui ont perdu leur vie »).