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La Dernière Digue face au populisme

JÉRUSALEM – Il fut un temps, immédiatement après la réunification allemande, en 1990, où nombre de Français avaient peur de l’Allemagne. Mais les Allemands, aujourd’hui, n’ont pas tant peur de la France que pour la France. Dans le sillage du référendum de juin au Royaume-Uni sur le Brexit et de la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles américaines début novembre, la France pourrait elle aussi succomber aux forces destructrices du populisme, si les électeurs choisissaient la candidate d’extrême-droite Marine Le Pen comme future présidente.

Quand bien même les Allemands seraient flattés que la chancelière Angela Merkel soit considérée par les médias américains comme « le dernier rempart de l’Occident libéral » – une île de stabilité sur un océan démonté –, c’est une chose d’être considérée comme le meilleur élève de la classe – l’Allemagne y est habituée –, c’en est une autre de s’apercevoir qu’on est le seul élève qui réponde à l’appel.

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Si les États-Unis « sèchent » les cours, il restera effectivement peu d’élèves dignes de ce nom. Et si Trump a fait marche arrière sur certaines des promesses les plus radicales de sa campagne, il est peu probable qu’il renonce à « l’Amérique d’abord ». Il en ressort que les États-Unis sont peut-être sur le point de rompre irrémédiablement avec soixante-dix ans d’universalisme et d’engagement dans les affaires du monde.

La situation n’est pas meilleure en Europe. La Pologne emboîte le pas à la Hongrie sur la voie de l’illibéralisme. L’Autriche, autre voisin de l’Allemagne, pourrait fort bien s’apprêter à élire le candidat d’extrême-droite, du parti nationaliste dit « de la Liberté », Norbert Höfer, à la présidence. Et les Britanniques sont purement et simplement en train de quitter l’Union européenne.

Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est précisément l’inverse : une réinitialisation de la relation franco-allemande. En réalité, l’Allemagne et la France ne jouent plus depuis un certain temps dans la même catégorie. Non pas que l’Allemagne soit devenue trop puissante, comme on aurait pu le craindre dans la période qui a suivi la réunification, mais parce que la France s’est affaiblie, laissant l’Allemagne montrer à l’Europe la voie à suivre au cours des multiples crises qu’elle a dû affronter ces dernières années.

Aujourd’hui, l’Allemagne est communément considérée comme la puissance centrale, l’hègémôn, de l’Europe. C’est entre les mains de Merkel que le président des États-Unis Barack Obama a remis le flambeau de la démocratie après la victoire de Trump, lors de son ultime tournée européenne officielle.

Mais Merkel ne peut pas porter seule ce flambeau. La France doit se tenir aux côtés de l’Allemagne, et les deux pays doivent marcher main dans la main, comme ils l’ont fait autrefois. Pour que cela soit possible, il faut que la France soit aussi grande, aussi forte, aussi confiante, aussi présente que l’Allemagne. Elle doit se renouveler, guidée par les valeurs qui sont depuis longtemps les siennes – et que ni Le Pen ni son Front national ne partagent.

La France n’a pas besoin de concurrencer l’Allemagne sur le plan de la puissance économique. Ce qu’elle peut offrir aujourd’hui est au moins aussi important. Alors même que l’Europe doit faire face à une conjonction de menaces extérieures, qu’incarnent la crise moyen-orientale et l’aventurisme russe, et de défis intérieurs, comme le basculement d’éléments issus de sa propre jeunesse dans le terrorisme, sa sécurité et sa défense ne sont pas moins importantes que sa politique économique. Et la France, dans ces domaines, dispose de vrais avantages comparatifs.

Étant donné les risques que court l’Europe, sans parler des tendances isolationnistes de Trump, la relation franco-allemande prendra une importance régionale et globale croissante. Si Le Pen accédait à la présidence de la république, cette relation souffrirait à coup sûr, et les événements prendraient un cours dangereux.

Certes, le scrutin français à deux tours, qui garantit au président le soutien d’une majorité de votants, rend extrêmement improbable la prise du pouvoir par un candidat radical, comme Le Pen. (En revanche, aux États-Unis, Trump a recueilli deux millions de bulletins de moins – au bas mot – que son adversaire, et George W. Bush avait perdu le vote populaire, en 2000, contre Al Gore, de plus d’un demi-million de voix.)

Mais compte tenu des dernières surprises électorales, les Allemands ne seront probablement pas rassurés avant que les résultats ne soient connus. Effectivement, si Le Pen parvient à l’emporter en France au deuxième tour de scrutin, elle obtiendra un mandat fort et clair pour mettre en œuvre des politiques qui contrediraient tout ce qu’est censée représenter l’Allemagne d’après-guerre – et, bien sûr, l’Europe.

Évidemment, l’Allemagne, où les élections fédérales sont prévues pour le mois d���octobre, doit surmonter ses propres difficultés politiques. Les résultats des dernières élections régionales partielles montrent une opinion populaire qui tient l’ouverture, et plus encore les réfugiés, en suspicion, l’homologue allemand du Front national, l’Alternative pour l’Allemagne, réalisant dans certaines régions de notables percées.

Si l’Allemagne doit demeurer le pilier de stabilité qu’elle a été ces dernières années, il lui faut éviter de descendre plus bas sur ce chemin, et offrir, au contraire, un quatrième mandat à Merkel. Heureusement, ce scénario demeure probable, même s’il n’est nullement certain.

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Quoi qu’il advienne, la trajectoire politique de la France se décidera bien avant celle de l’Allemagne. Pour s’assurer un avenir sûr et prospère, les électeurs français doivent porter leurs suffrages sur une personne d’autorité, de bon sens et d’expérience, désireuse et capable d’entreprendre les réformes dont le pays a besoin de toute urgence sans exacerber les tensions sociales – quelqu’un qui ne ressemble aucunement à Marine Le Pen. S’ils en décident ainsi, ils prouveront qu’on peut résister à la vague actuelle de populisme d’extrême-droite. Et ils auront donné à la poursuite du projet européen de vrais gages de succès.

Traduction François Boisivon