rogoff207_Nuthawut Somsuk_getty images_dollar renminbi Nuthawut Somsuk/Getty Images

La fin de l'hégémonie du billet vert ?

CAMBRIDGE – Le dollar continue à dominer de toute sa puissance les marchés mondiaux, mais il est peut-être plus fragile qu'il n'y paraît, car on s'attend à un changement de régime du taux de change du yuan chinois. Cela pourrait amorcer un changement de taille dans l'ordre monétaire international.

Pour nombre de raisons, la Chine va sans doute un jour rompre le lien entre le yuan et un panier de devises et adopter un régime de change moderne ciblant un taux d'inflation donné. Le cours du yuan pourrait alors fluctuer beaucoup plus librement, notamment à l'égard du dollar. La plupart des pays asiatiques suivront alors l'exemple chinois. A moment donné, le dollar qui est la monnaie de référence pour les 2/3 du PIB mondial, pourrait perdre prés de la moitié de sa valeur.

Un tel changement pourrait être lourd de conséquences, car les USA s'appuyant énormément sur le statut privilégié du dollar (le "privilège exorbitant" des USA selon Giscard d'Estaing lorsqu'il était ministre des Finances) pour financer des emprunts massifs, qu'ils soient publics ou privés. Comme les USA utilisent jusqu'à la corde l'emprunt pour faire face aux ravages économiques déclanché par la pandémie, la solvabilité de leur dette pourrait être remise en question.

Il existe un argument de longue date en faveur d'une plus grande flexibilité du yuan : même si le contrôle des capitaux chinois offre une certaine protection, vue son importance, la Chine ne peut accepter de laisser une trop grande marge de manœuvre à la Réserve fédérale américaine pour peser sur son économie. Par ailleurs, le PIB de la Chine a dépassé celui des USA en 2014. En terme de taux de croissance économique elle les dépasse aussi, et il en est de même à l'égard de l'Europe. Elle a donc beaucoup à gagner une plus grande flexibilité de son taux de change.

Argument plus récent en faveur de la flexibilité de la devise chinoise : du fait de l'hégémonie du dollar, les autorités américaines peuvent accéder facilement à de nombreuses informations sur le commerce mondial. C'est aussi un sujet de préoccupation pour l'Europe, car si le règlement des transactions en dollars peut se faire en principe partout dans le monde, les banques et les chambres de compensation américaines disposent d'un avantage de taille. Cela tient au fait qu'elles disposent du soutien implicite (voire explicite) de la Fed qui peut émettre autant de dollars qu'elle veut en cas de crise. Elles sont donc moins à risque d'une panique bancaire que les chambres de compensation étrangères traitant le dollar. Le même problème se pose aux pays de la zone euro.

Il n'y a guère de doute que la démondialisation nuit au dollar. Dans ce oontexte, les mesures décidées par Trump contre la domination commerciale chinoise ne semblent pas devoir être abrogées de sitôt. C'est d'ailleurs l'un quelques points d'accord entre les républicains et les démocrates.

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Les dirigeants chinois doivent faire face à de multiples obstacles pour couper le lien entre le dollar et le yuan. Mais, à leur habitude, ils préparent le chemin sur plusieurs fronts. Ils ont commencé par autoriser peu à peu les institutions étrangères à acheter des obligations libellées en yuan. Autre élément qui leur est favorable : en 2016 le FMI a ajouté le yuan au panier de monnaies qui détermine la valeur du DTS (le Droit de tirage spécial, l'actif constitutif des réserves du FMI).

Enfin, la Banque populaire de Chine est très en avance sur les autres grandes banques centrales dans le développement d'une monnaie numérique de banque centrale. Bien qu'actuellement purement destinée à un usage domestique, la monnaie numérique de la Banque populaire de Chine facilitera à terme l'utilisation internationale du yuan, notamment dans les pays qui pourraient constituer un jour une zone monétaire d'influence chinoise. Le gouvernement chinois pourra alors accéder aux informations sur les transactions en yuan, ce que peuvent faire aujourd'hui les USA pour les transactions en dollars.

D'autres pays asiatiques suivront-ils la Chine ? Les USA feront beaucoup pour que le plus grand nombre de pays possibles continuent à utiliser le dollar, mais ce sera sans doute une bataille perdue. De même que les USA ont éclipsé la Grande-Bretagne à la fin du 19° siècle en tant que première puissance commerciale mondiale, ils ont été eux-mêmes dépassé par la Chine il y a déjà quelques années.

Le Japon et l'Inde poursuivront probablement leur propre voie. Néanmoins, si le yuan gagne en flexibilité, au minimum ils lui donneront probablement autant de poids qu'au dollar dans leur propre réserve.

On peut faire un parallèle entre l'alignement actuel des pays asiatiques avec le dollar et la situation en Europe dans les années 1960 et au début des années 1970. Mais cette période s'est achevée avec une inflation importante et l'abandon du système de taux de change fixe décidé lors de la conférence de Bretton Woods en 1944. La plupart des pays européens ont alors estimé que le commerce intra-européen comptait plus que les échanges avec les USA. C'est ce qui a conduit à l'émergence d'un bloc monétaire autour du Deutsche Mark qui a donné naissance quelques décennies plus tard à l'euro.

Pour autant, le yuan ne va pas devenir du jour au lendemain une devise mondiale. La transition d'une devise dominante à une autre prend du temps. Lors des deux décennies qui ont séparé les deux guerres mondiales, la nouvelle devise, le dollar, avait à peu près le même poids que la livre britannique dans les réserves des banques centrales. La livre dominait alors les marchés internationaux depuis plus d'un siècle à l'issue des guerres napoléoniennes au début des années 1800.

Serai-ce un problème si trois devises différentes (l'euro, le yuan et le dollar) dominaient les échanges internationaux. Non, si ce n'est que ni les marchés ni les gouvernements ne sont préparés à une transition de ce genre. Les taux d'intérêt des emprunts faits par les USA en subiraient sûrement les conséquences, mais ce sont sans doute les entreprises en recherche de crédit, notamment les PME, qui seraient les plus touchées.

Nombre de responsables américains et beaucoup d'économistes estiment que l'appétit du monde pour le dollar est quasiment insatiable. Mais cette idée relève de l'article de foi. Une réforme du taux de change de la monnaie chinoise pourrait ébranler sérieusement le statut du billet vert.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

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