heffetz2_SILVIO AVILAAFP via Getty Images_vaccine trial SILVIO AVILA/AFP via Getty Images

Qui a peur d'une élaboration de politique fondée sur des preuves ?

ITHACA/CHICAGO – Sans une recherche rigoureuse et une enquête ouverte, les percées scientifiques n'auraient jamais eu lieu - précisément celles qui ont marqué de leur empreinte l'époque moderne, qui ont sauvé tant de vies et qui ont produit une croissance économique énorme. De la découverte des lois de la physique et de la théorie microbienne au développement de politiques publiques, les chercheurs ont eu recours à l'expérimentation pour faire avancer la société.

De nos jours, alors que les sociétés redoublent d'efforts pour relancer le tourisme, pour rouvrir les écoles et assurer la sécurité sur le lieu de travail dans le contexte préoccupant des nouveaux variants de la COVID-19, des expériences sociales sont nécessaires de toute urgence pour garantir la mise en œuvre de politiques ayant fait leurs preuves.

Ce faisant, nous serons à même d'apporter notre pierre à l'édifice d'une tradition illustre. En 1881, Hippolyte Rossignol, un célèbre vétérinaire français sceptique à l'égard de la théorie microbienne, a mis au défi Louis Pasteur de tester son hypothèse en vaccinant des animaux de sa ferme aux abords de Paris. Pasteur n'avait pas d'autre choix que de relever le gant, même si aucun vaccin n'avait jamais été testé en dehors du laboratoire.

Le 5 mai 1881, une douzaine d'animaux de l'exploitation de Rossignol furent vaccinés contre l'anthrax (et ont reçu une nouvelle injection protectrice deux semaines plus tard). Un groupe similaire d'animaux ne reçut aucun vaccin. Le 31 mai, les deux groupes ont reçu une injection d'anthrax virulent. Deux jours plus tard, un groupe d'agriculteurs, de vétérinaires, de pharmaciens et de commissions agricoles se réunissaient sur l'exploitation de Rossignol pour observer les résultats. La théorie de Pasteur fut confirmée : tous les animaux vaccinés étaient bien vivants, tandis que les non vaccinés étaient morts, mourants ou en mauvaise santé.

Nous devons beaucoup à ces premières expériences, à présent officiellement reconnues sous le nom d'essais contrôlés randomisés (ECR). Les ECR jouent deux rôles importants : ils aident les scientifiques à faire avancer la science et aident à convaincre le reste de la société de faire confiance à cette science.

Un peu plus de 140 ans après l'expérience de Pasteur, le monde a retenu son souffle en attendant les résultats des essais cliniques pour les nouveaux vaccins contre la COVID-19. Une fois ces ECR menés à terme – avec des résultats étonnamment concluants – les gouvernements se sont précipités pour approuver les nouveaux vaccins et les pays se sont précipités pour obtenir des doses.

Subscribe to Project Syndicate
Bundle2021_web4

Subscribe to Project Syndicate

Enjoy unlimited access to the ideas and opinions of the world’s leading thinkers, including weekly long reads, book reviews, topical collections, and interviews; The Year Ahead annual print magazine; the complete PS archive; and more – for less than $9 a month.

Subscribe Now

Depuis que Pasteur a jeté les bases des essais médicaux contrôlés, ils sont devenus l'étalon-or du monde scientifique. Et depuis 1963, la Food and Drug Administration (FDA) des États-Unis a exigé des preuves fondées sur des ECR avant d'autoriser l'utilisation commerciale de nouveaux produits pharmaceutiques. Une grande partie du monde est à présent vaccinée ou attend avec impatience des doses, parce que les gens font implicitement confiance à la science et aux expériences fiables, transparentes et médiatisées qui la sous-tendent.

Mais les ECR ne se limitent pas aux sciences médicales. Depuis le milieu du XXe siècle, de nombreuses expériences sociales se sont également conformées à ce processus. Une de ces expériences est née du débat politique sur les programmes sociaux existants et alternatifs. Parrainée par The Office of Economic Opportunity, l'expérience « New Jersey Income Maintenance » a exploré les effets comportementaux des programmes de supplémentation en revenus, en ouvrant ainsi des perspectives qui influencent encore aujourd'hui la conception des politiques publiques.

Contrairement aux essais médicaux, cependant, les expériences sociales – les ECR de politique publique à grande échelle financées par l'État – ne sont pas devenues l'étalon-or. Dans de nombreux cas, les critiques soutiennent que de telles expériences sont intrinsèquement injustes. Par exemple, pourquoi certaines personnes ou certaines activités devraient-elles bénéficier d'un taux d'impôt sur le revenu inférieur à d'autres ?

Mais ces interrogations sont souvent mal inspirées. Nous avons besoin de bien plus d'expériences sociales et les gouvernements devraient régulièrement mener des expériences de ce genre au titre d'une partie essentielle du processus décisionnel. L'adoption par les économistes de l'approche expérimentale ces dernières années – en laboratoire, en ligne, dans les entreprises et dans les régions reculées – a conduit à de nombreuses percées scientifiques, dûment reconnues par plusieurs prix Nobel.

Le problème, c'est que les gouvernements ont été douloureusement lents à leur emboiter le pas. Nos propres tentatives visant à convaincre les décideurs politiques de mener des expériences sociales à grande échelle ont jusqu'à présent été décevantes. Les principales objections se fondent sur des arguments « d'équité » qui sont intrinsèquement en contradiction avec le concept scientifique d'un groupe de contrôle. Ironiquement, cette résistance à l'expérimentation pourrait en fin de compte conduire à moins de progrès et à encore moins d'équité.

En collaborant à New York avec d'autres économistes, nous avons essayé d'utiliser l'approche scientifique pour explorer les effets des amendes, des pénalités et des dates limites associées aux infractions au code de la route et au stationnement. La réaction massive des représentants de la ville peut se résumer de la sorte : « il n'est pas juste de randomiser, de faire payer des sommes différentes aux citoyens ».

De même, lorsque nous avons lancé un programme de prématernelle pour les enfants défavorisés à Chicago il y a dix ans, les conseils d'établissement, les administrateurs et le public ont repoussé l'idée que seuls quelques enfants défavorisés devraient en bénéficier. Peu importe que le but de l'étude ait été d'aider tous les enfants défavorisés en identifiant les meilleures pratiques pour l'enseignement des compétences cognitives et fonctionnelles.

Et dernièrement, en conseillant un gouvernement étranger sur sa réponse économique à la COVID-19, nous avons rencontré des décideurs politiques qui ont fermement résisté à l'utilisation des ECR, même pour répondre à des questions de vie et de mort liées aux confinements, aux restrictions de mobilité et aux réouvertures d'écoles.

Sans preuve de ce qui fonctionne le mieux, les gouvernements finissent par mener efficacement une grande expérience sur nous tous, mais sans recourir aux contrôles appropriés. Des politiques basées sur des preuves faibles ont été appliquées à l'échelle nationale et même mondiale, avec des résultats coûteux. En effet, près de deux ans après la pandémie de COVID-19, et malgré un flux sans précédent de données quotidiennes en provenance du monde entier, nous avons encore une compréhension étonnamment limitée des effets sur la santé, sur l'économie et sur d'autres effets de politiques, même extrêmes, comme les confinements, la fermeture d'écoles et les restrictions de mobilité. Les décideurs politiques, dans une large mesure, naviguent à l'aveugle.

Les preuves obtenues par expérimentation formelle peuvent sauver des vies, en particulier lorsqu'elles sont guidées par la théorie et combinées à d'autres types de preuves. Les chercheurs professionnels sont tenus de concevoir les expériences avec soin, de respecter les normes éthiques les plus exigeantes en matière de consentement et de préjudice potentiel, de mettre en place toutes les mesures de protection appropriées pour minimiser les risques pour les participants et d'ouvrir leur travail aux évaluations par les comités d'examen institutionnels.

Les scientifiques et les universitaires doivent comprendre les implications politiques de leurs expériences du point de vue d'un décideur politique et établir une confiance et des partenariats solides tout au long du processus. Mais pour que les politiques fondées sur des preuves scientifiques l'emportent, les gouvernements doivent en fin de compte reconnaître qu'ils ne peuvent se permettre d'exclure les preuves cruciales que fournissent les expériences sociales.

https://prosyn.org/EwudStvfr