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La nouvelle stratégie audacieuse de l’UE

BRUXELLES – Lorsque les difficultés s’accumulent, comme c’est aujourd’hui le cas en Europe – une tentative de coup d’État en Turquie venant tout juste de succéder à la décision du Royaume-Uni de quitter l’Union européenne – l’attention a souvent tendance à se concentrer sur la plus récente des problématiques. Les difficultés antérieures, qui apparaissent alors moins urgentes, se trouvent ainsi reléguées au second plan. Or, depuis de nombreuses années, nous autres Européens constatons le résultat d’une telle situation : au bout du compte, aucune des problématiques ne semble trouver de solution.

La question du coup d’État en Turquie semble désormais se résoudre d’elle-même, bien que nul ne sache quelles en seront les implications à long terme au sein de ce pays d’importance cruciale. Le Brexit constitue quant à lui incontestablement un véritable coup dur pour le projet européen. L’un des États membres de l’Union a regrettablement choisi de suivre son propre chemin. Ceci ne doit pas pour autant conduire l’UE à la situation la plus dommageable de toutes : la paralysie.

Erdogan

Whither Turkey?

Sinan Ülgen engages the views of Carl Bildt, Dani Rodrik, Marietje Schaake, and others on the future of one of the world’s most strategically important countries in the aftermath of July’s failed coup.

Les nombreuses difficultés qu’il appartient encore à l’Union de résoudre ne disparaîtront pas du simple fait de l’écoulement du temps. Et l’une de ses problématiques les plus urgentes n’est autre que la sécurité de l’Europe : chaque jour qui passe sans que ne soit élaborée une action conjointe constitue une nouvelle opportunité manquée, et fait naître un risque d’autant plus important.

La résolution efficace de telles difficultés, en lieu et place d’une glissade dans le piège de l’immédiateté, exige d’adhérer à des stratégies mutuellement convenues. En identifiant les défis, en fixant des objectifs à long terme, et en élaborant une action collective en direction de ces objectifs, les stratégies confèrent un cadre aux initiatives destinées à résoudre les difficultés de manière plus prévoyante et plus cohérente.

C’est dans cet état d’esprit que Federica Mogherini, Haute Représentante de l’Union pour les affaires étrangère et la politique de sécurité, a élaboré et présenté aux côtés de son équipe une stratégie globale relative à la sécurité européenne, qui définit clairement des objectifs à la hauteur du contexte observé au sein et au-delà de nos frontières. Nombre d’observateurs s’entendent sur l’idée que la période actuelle constitue le meilleur moment pour élaborer une vision fondée sur un postulat selon lequel tous les Européens sont unis par des intérêts communs. Mais au-delà de cela, et comme le formule clairement la stratégie, la coopération n’est plus seulement une question de principe, mais véritablement un impératif existentiel.

C’est pourquoi je ne suis pas d’accord avec ceux qui qualifient cette stratégie globale d’inopportune, voire d’inutile. Bien qu’elle ait été présentée au Conseil européen une semaine seulement après le référendum sur le Brexit, cette stratégie vise à faire appliquer les dispositions prévues par le Traité de Lisbonne, pas moins de sept ans après l’entrée en vigueur de celui-ci. Elle est également le résultat d’un mandat de juin 2015, confié par le Conseil européen lui-même. La stratégie entend également développer une politique de renforcement de l’UE, ce que souhaitent de nombreux citoyens européens. L’immobilisme aurait constitué une grave erreur.

La stratégie globale vient fixer des objectifs clairs, prend en considération les erreurs du passé, et s’ancre profondément dans la réalité actuelle de l’UE. Elle en appelle à une UE plus responsable, plus unie et plus crédible – seule réponse possible pour surmonter l’euroscepticisme. Elle définit les actions qu’il incombe à l’Europe d’entreprendre, ainsi que les capacités qu’il lui faut réunir pour sa propre défense et sécurité. Elle se soucie également des effets à long terme de ses actions, et admet combien le développement des États membres de l’UE est essentiel à la prévention des conflits. Enfin, cette stratégie reconnaît que seule une plus grande unité permettra à l’Europe de faire face aux défis du terrorisme, des migrations, et du changement climatique.

Il convient de garder à l’esprit un aspect fondamental dans l’évaluation de l’utilité de cette stratégie globale : les menaces qui pèsent sur la sécurité de l’Europe ne sont pas juste des menaces communes parce que tel traité ou tel consensus intergouvernemental l’aurait affirmé. Elles sont communes tout simplement parce que nous sommes voisins, et parce que le monde qui nous entoure, que cela nous plaise ou non, est inéluctablement global.

L’une des implications d’un texte tel que la stratégie globale n’est autre que la création d’un discours commun. Déjà en 2003, les Européens avaient eu besoin de s’unir derrière une politique étrangère commune, à la suite des différends suscités par l’intervention en Irak. Mais la difficulté actuelle atteint un tout autre niveau : le projet européen lui-même se trouve remis en question. La mise en lumière d’une capacité de l’UE à agir avec efficacité permettrait de confirmer la nécessité de son existence.

La stratégie globale peut aujourd’hui être utile. Les citoyens européens perçoivent le terrorisme et la tragédie des réfugiés comme des questions d’importance vitale, et attendent de l’UE qu’elle joue un plus grand rôle dans la résolution de ces problématiques, ainsi que d’autres défis globaux. Une étude du Pew Research Center menée dans dix pays européens (dont plusieurs bastions de l’euroscepticisme, tels que le Royaume-Uni, la Pologne et la Hongrie) révèlent qu’en moyenne 74 % des sondés se prononcent en faveur d’une action plus décisive à l’étranger de la part de l’UE.

Ces dernières années, nous avons pu constater combien les contextes sécuritaires intérieur et extérieur sont étroitement liés. C’est pourquoi, dans un souci de préservation de la sécurité intérieure, la stratégie globale souligne la nécessité d’une action extérieure plus conséquente et plus efficace. C’est également la raison pour laquelle l’UE nécessite une approche intégrée face aux conflits et aux crise, capable d’exploiter tous les outils et toutes les mesures à disposition. Par ailleurs, la manière dont nous menons notre action extérieure nous caractérise nous-mêmes en tant qu’Européens. Dans le domaine de la sécurité des personnes, peu d’organisations sont capables de déployer des missions et opérations aussi complètes que celles de l’UE, qui font intervenir des éléments aussi bien militaires que civils, de type composante policière et composante judiciaire.

Beaucoup de choses ont changé depuis l’époque de la Stratégie européenne de sécurité de 2003 : l’Europe doit aujourd’hui trouver sa place au sein d’une compétition des grandes puissances, ainsi que négocier face aux conflits et à l’instabilité qui caractérisent ses flancs oriental et méridional. D’importants changement ont eu lieu au sein de l’Europe elle-même, comme l’illustrent le vote du Brexit ou encore la position récemment exprimée par le groupe de Visegrad (République tchèque, Hongrie, Pologne et Slovaquie).

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À l’heure où se présente la nouvelle stratégie globale, ceux qui souhaitent faire aller de l’avant le projet européen ont désormais proposé une initiative sur la table. À défaut, seules les propositions en faveur de moins d’Europe auraient été entendues. Au cours des prochains mois, il va nous falloir propulser vers l’avant notre politique étrangère et de sécurité, afin de mettre en œuvre les objectifs de cette stratégie. Désormais, ceux qui souhaitent continuer d’avancer ne peuvent plus garder le silence.

Traduit de l’anglais par Martin Morel